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Posté le 2 septembre 2017 dans Vins suisses

Electus : 2013, beaucoup d’appelés, peu d’élus

Electus : 2013, beaucoup d’appelés, peu d’élus

Le «supervalaisan» de la coopérative Provins, l’assemblage rouge Electus, vient de sortir dans sa version 2013. Impressions d’une dégustation exceptionnelle.

Par Pierre Thomas

J’en connais qui boivent de l’Opus One en verticale et en soirée. Ce même jour de la toute fin d’août, j’étais invité à déguster (sans le savoir) le grand vin californien en horizontale et tôt le matin, à l’hôtel Carlton à Lausanne.

Electus, fine fleur du vignoble valaisan bien élevée, je l’avais découvert sur 2010, son premier millésime, à sa présentation aux journalistes suisses, au Castel d’Uvrier, en Valais, précédé des commentaires élogieux d’un cercle de dégustateurs londoniens. Le 2011, je l’avais découvert en compagnie de Paolo Basso, dans les locaux de Provins à Sion. Puis le 2012 n’a pas été produit.

Pour le 2013, la cheffe de projet (et candidate au titre de Master of Wine dans deux ou trois ans…), Johanna Dayer, une diplômée de l’Ecole hôtelière de Lausanne, où elle présidait le club des ami(e)s des vins, avait invité un pannel de dégustateurs pour une démonstration qui ne se justifie qu’à l’aveugle : confronter dans une seule série onze fleurons internationaux du même millésime, parmi lesquels Electus. Ou plus exactement, parmi lesquels «se cachait le vin valaisan».

Une étiquette enluminée qui n’a pas changé depuis 2010.

Soyons francs : je ne l’ai pas trouvé… Et je ne l’ai pas cherché, non plus, tout en procédant quand même par sélection : j’avais repéré la seule (grande) syrah de Côte-Rôtie (La Mouline, Guigal), d’une splendide typicité — c’était le seul monocépage (ou presque, le viognier s’ajoutant par complantation, en principe, à la syrah et donc récolté et cuvé en même temps).

Ensuite, j’avais repéré un vin d’une grande richesse, voire sucrosité manifeste (Opus One !). Puis, deux vins au nez diffus, avec des traces de brett’ (sueur de cheval). J’avais aussi repéré, dans le millésime 2013, extrêmement difficile autant à Bordeaux que dans la Maremma italienne, des notes évidentes de poivron plus vert que rouge, trahissant le cabernet sauvignon.

Restaient donc trois vins, pour l’essentiel : l’un s’est révélé, après déchemisage des flacons, Angélus, premier cru A de Saint-Emilion depuis le classement de 2012 (vendu 250 francs), l’autre Alion, le second domaine de Vega Sicilia, le vin le moins cher du lot (57 francs), mais placé en dernier de série, et Ornellaia (180 francs), le supertoscan… Pas d’Electus (vendu 150 francs aux particuliers) en vue donc : c’était, en fait, un des deux vins dont le nez paraissait entaché de traces de brett’, l’autre étant Château Ponte-Canet (99 fr.), cultivé puis vinifié en biodynamie depuis plusieurs années et fermenté en levures indigènes (comme Electus).

L’exercice fut intéressant, même si, sur un millésime aussi risqué que 2013, il n’a permis de dégager aucune vérité, sinon que sur une série de vins dont le prix médian était de 175 francs, aucun ne paraissait hors jeu (y compris celui à 67 francs, en toute fin de série…).

Un élevage à problème

Avec beaucoup d’honnêteté, Damien Caruzzo, l’œnologue qui suit Electus, a admis qu’en 2013, c’est moins la qualité du raisin que l’élevage qui a posé des problèmes délicats (18 mois, à 80% bois neuf).

Ce vin est une création de toutes pièces. Depuis 2010 (20’000 bouteilles vendues 249 fr. prix public), puis 2011 (même tirage, mais à 150 fr.), l’assemblage a évolué. Il est composé de variétés à peaux épaisses, capables de mûrir dans le climat favorable du Valais, mais le merlot (9%), les cabernets sauvignon (8%) et franc (2%) sont, en 2013, minoritaires par rapport au cornalin (35%), à l’humagne rouge (28%) et au diolinoir (18%). Vendange et vinification sont complexes : récoltés sur 25 parcelles (6 hectares au total), 12 lots ont été vinifiés, après macération à froid. Certains cépages sont vendangés et vinifiés ensemble, d’autres séparément, puis assemblés, sans règle absolue. Fermenté en levures indigènes (14,5% d’alcool affiché), le vin a terminé sa fermentation malolactique tard, en juillet 2014.

La vigne avait connu une floraison difficile, le poids des baies était très faible, avec peu de jus, compte tenu des peaux épaisses, même à fin octobre, mais la matière première a été jugée de qualité suffisante pour «faire» de l’Electus, tiré toutefois à 15’000 bouteilles (5’000 de moins que les deux premiers). Pour Nicolas Vivas, œnologue-conseil bordelais spécialisé dans l’élevage sous bois des rouges, les défauts organoleptiques devraient se gommer dans les trois ans et le vin, tout en gardant la spécificité de son assemblage essentiellement valaisan, exprimer les qualités du millésime.

Faute à la mouche suzukii, il pourrait ne pas y avoir de 2014. Mais sûrement du 2015, «année solaire». Hormis les raisons de marketing et commerciales, se pose la question de fond : ne faudrait-il pas réserver Electus aux seuls très grands millésimes ? Ce fut, par le passé, le parti d’Yquem, qui n’a renoncé qu’aux 2002 et 2012 dans les millésimes récents. Nicolas Vivas nous a confié qu’Electus pourrait être accompagné d’un «deuxième vin» à l’avenir.

Il est déjà escorté d’une version en blanc, Eclat, élaboré à base de petite arvine et de païen, selon des proportions qui varient d’un millésime à l’autre (2014, 2015 et 2016 pas encore mis en bouteille). Un blanc de belle dimension… qui pourrait en acquérir une troisième. On y reviendra prochainement !

Site dédié : www.valaismundi.ch

©thomasvino.ch