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Posté le 14 janvier 2005 dans Tendance

Les Américains lâchent l’OIV

Les Américains lâchent l’OIV

Les Américains claquent la porte de l'OIV
L'OIV, dont le siège est à Paris, se targue d'être l'ONU du vin. A fin juin, les Américains s'en retireront et font le forcing pour entraîner derrière eux les pays dits du Nouveau Monde. Enjeu: deux visions opposées des réalités viticoles, le contrôle ou le laisser-faire.
Par Pierre Thomas
En coulisses du Concours (de dégustation) Mondial de Bruxelles, qui s'est terminé cette semaine, on ne parlait que de cela. Les Américains sont suffisamment fâchés avec l'OIV — qui s’appelle désormais “Organisation internationale de la vigne et du vin” — pour quitter cette organisation intergouvernementale fondée en 1924. Le prétexte, ils l'ont trouvé l'an passé, quand le candidat américain, un économiste de renom, Kingsley Moulton, a échoué pour trois voix à la présidence de l'OIV. Sur une déclaration musclée de la France, l'assemblée lui a préféré l'Argentin Felix Roberto Aguinagua, pour trois ans. Ensuite, l'alternance voudrait qu'un Européen lui succède.
Dernier acte de Clinton
Un petit espoir demeure que les Américains renoncent à leur départ, car c'est la secrétaire d'Etat Madeleine Allbright qui a signé le préavis de départ de six mois dans les dernier jours de l'ère Clinton. Et George W. Bush pourrait revenir sur cette décision d'ici fin juin. Mais cela paraît bien improbable, confirme Ghislain Laflamme, vice-président de la Société des alcools du Québec et secrétaire général de la Fédération mondiale des concours. Au contraire, les Américains font le forcing pour entraîner dans leur sillage les pays émergents que sont ceux de l'Amérique du Sud (Chili, Argentine, Uruguay, Brésil) et du reste de l'hémisphère Sud (Afrique du Sud, Australie, Nouvelle-Zélande). Le but: créer une OIV du Nouveau Monde, contre l'Europe. En filigrane, le leadership de la France: « Trop souvent, elle prétend être la seule à savoir faire et maintien un appareil paternaliste », explique le Québécois. La France a, du reste, en mars, blackboulé le candidat québécois à la tête de le Fédération mondiale des concours, et imposé la directrice des œnologues français, Béatrice Da Roz.
Laisser faire le marché
« Les Etats-Unis se battent pour moins de législation contraignante », poursuit Ghislain Laflamme, « et un assouplissement du carcan légal que l'OIV veut transposer dans tous les pays. La consommation de vin représente un monde de plaisir et devrait laisser place à l'invention. Le consommateur tranchera: il ne va pas acheter les moins bons vins par masochisme ».
Mais l'enjeu est plus prosaïquement économique, comme le constate le journaliste allemand Michael Hornickel: « Sur notre marché de 80 millions de consommateurs, les vins du Nouveau Monde, vendus en-dessous de 10 marks, sont ceux qui offrent le meilleur rapport qualité-prix. » La fuite en avant est programmée, avec, d'un côté des pays du Nouveau Monde sans limitation de production à l'hectare, avec des cépages très productifs, à la main-d'œuvre bon marché, aux exploitations immenses et mécanisées, et, en face, des pays du Vieux-Continent campant sur leurs législations AOC, leur haute idée du terroir, leurs vignobles en terrasse.
Surproduction programmée
Déjà, la surproduction mondiale de vin n'est plus maîtrisée: l'Union européenne, pour tenter de contrer l'invasion des vins d'outre-mer, a renoncé aux primes d'arrachage, versées durant ces vingt dernières années. Leur terrain de chasse est, par définition, l'Europe, où les trois quarts des vins produits sur la planète sont consommés, rappelle Georges Dutruc-Rosset, directeur de l'OIV. Le Français a été sollicité par l'OIV pour prolonger son mandat jusqu'à fin 2003, le temps de mettre en place de nouvelles structures de l'organisation intergouvernementale. Celles-ci viennent d'être adoptées, le 3 avril, et doivent être ratifiées, pays par pays.
Un « second soufle » dont les Américains se sont exclus, déplore Dutruc-Rosset. Et qui prive aussi l'organisation de ressources financières: les Etats-Unis étaient un fort contributeur et finançaient le programme « Vin, nutrition et santé », sur lequel les vignerons du monde entier tablent pour accroître la consommation et écouler la (sur)production.

Article paru dans dimanche.ch, Lausanne, en avril 2001