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Posted on 4 juillet 2026 in Vins espagnols

L’Espagne des blancs frais

L’Espagne des blancs frais

L’Espagne a une carte à jouer dans les vins blancs frais et à la mode. Démonstration via un court voyage en Galice, qui produit 90% de vins blancs dans plusieurs dénominations d’origine. Avec un duel albarino – godello qui se profile.

De retour de Pontevedra, Pierre Thomas, texte et photos

Le match des vins blancs «galegos» se joue à plusieurs cépages. Madrid et sa clientèle jeune des petits enfants de la «movida» tient pour le godello. J’avoue sans ambages ma préférence pour l’albarino, quitte à passer pour un ringard. Un peu méchamment, je dirais que le godello est un albarino «moins» : moins de personnalité, moins d’acidité, moins de puissance, moins d’arômes, moins de minéralité… même s’il a plus de succès, réputé «fashion» et «easy drinking».

Assembler pour rassembler

Pour arbitrer l’immaculée controverse, de petites régions viticoles comme Monterrei, 852 hectares, une DO récente datant de 1994, et Ribeiro (à ne pas confondre avec la Ribera del Duero!), 1187 hectares, une des plus anciennes DO d’Espagne, fondée en 1932, ont, peut-être la solution, sous la forme d’un compromis : l’assemblage ! Au godello, très productif et facile à cultiver, elles ajoutent le local treixadura, et souvent un troisième larron, dona bianca à Monterrei, loureira à Ribeiro, voire même albarino… Dans une des dégustations, la personne qui me servait a inopinément recapé mon verre de pur albarino par une généreuse rasade de godello. Pas mal du tout ! Les caves ont donc une élégante possibilité de repli, quand la mode du godello aura vécu… Car comme le disait une experte de Lausanne (où elle est enterrée…) Coco Chanel, «la mode, c’est ce qui se démode !».

Vignoble qui fournit du raisin à Costeira, avec le fleuve Mino en arrière-plan.

En DO Ribeiro, la bodega Costeira produit un pur godello sous l’étiquette «Meu», avec des raisins provenant de la DO Valdeorras, que l’œnologue Manuel Castro qualifie de «plus emblématique des godellos»: tendre d’abord, et aux saveurs de poire williams et de pomme verte (plutôt que d’agrumes), puis soutenu par une belle acidité. Dans cette bodega, qui favorise, comme son nom l’indique les «vins de coteaux», du beau mais parcimonieux millésime 2025, la cuvée «68», qui fait référence à l’année de fondation de la cave, assemble à hauteur d’un tiers d’albarino, de godello et de treixadera, qui bénéficient d’une brève macération préfermentaire et d’un élevage sur lies de quatre mois. Tiercé gagnant ! Ce vin exhale un nez fin et délicat, de pêche et d’abricot, exprime un bel équilibre et se déploie pour ne pas faire mentir le jugement de son géniteur : «Pour moi, c’est le meilleur vin de la cave». A 12 euros.

De rares treixaduras en «purezza»

Les responsables de la DO Ribeiro avait organisé une dégustation d’une sélection de crus locaux. De mon côté, je venais de déguster un A Teixa 2022, marqué par le treixadura et ses notes d’hydrocarbure, rappelant à la fois un riesling allemand ou un timorasso piémontais. Mais le plus fameux producteur de la Ribeiro, Luis A. Rodriguez Vasquez, n’avait pas fourni de vins… Il en va de ce genre de dégustation comme des concours internationaux : ceux qui ont plus à perdre qu’à gagner en participant ne s’y risquent plus, leur réputation établie.

A relire mes notes, j’ai «sorti» quatre vins (sur 17) : un 2024 élevé en amphore, Raices del Avia, 80% treixadura, 10% caino bianco et 10% loureira, à l’attaque souple, à la belle longueur, avec une pointe d’amertume en finale, et deux 2025, un très frais pur treixadura, Casar de Vide, citronné, et le Cunqueiro Tercer Millenium, assemblage de treixadura, loureira, mais aussi des «opposés» albarino et godello, sans doute consensuel, mais plein et complexe, selon la règle qu’un assemblage doit apporter davantage que les qualités premières des cépages pris séparément. Manque sur la photo un 2024, La Vinoa, avec la même formule de treixadura largement majoritaire agrémenté des trois cépages cités juste avant, issu de la Bodega Pazo Casanova.

Quatre Rias Baixas distribué en Suisse, que j’ai appréciés Pontevedra.

Même exercice quelques kilomètres plus loin dans ce morceau nordiste de la péninsule, au siège de la DO Rias Baixas, à Pontevedra, au sud de La Corogne. Entre sa fondation, en 1988, et aujourd’hui, la DO est passée de 30 viticulteurs sur moins de 600 hectares à 178 sur 4808 hectares.

L’exportation ne représente qu’un peu moins d’un tiers de la production, une proportion qui montre que les vins blancs, comme les mousseux, dans le sillage très éclaté du cava, ont le vent en poupe sur le marché national espagnol… La Suisse ne figure qu’au 13ème rang pour l’export. Dans une région atlantique fraîche et pluvieuse, qui fait face à une attaque constante du mildiou (catastrophique en 2024), «le changement climatique a été positif jusqu’ici», dit-on.

L’albarino ? Mono et multi !

Le monocépage n’exclut pas la multiplicité : les caves sont grandes et bien équipées, organisées comme des coopératives, avec de nombreux livreurs de raisin, payés selon la qualité du raisin fourni. L’orientation de la parcelle, proche de la mer ou au contraire d’une forêt d’eucalyptus en hauteur, influence évidemment le goût, comme le sous-sol, granitique ou de sable de granit mélangé parfois à de l’argile, très drainant en cas de pluies (fréquentes et abondantes). Le mode de culture aussi, où la pergola («emporrada») reste le système le plus efficace, sinon le plus économique. Puis le rendement des vignes. Partout, la vendange manuelle permet un premier tri du raisin et entre 40 m. d’altitude et 120 m., dix jours s’écoulent pour une maturation optimale, dit-on à Pazo Baion. Ensuite intervient l’œnologue…

Des pergolas soutenues par des piliers de granit rose à Pazo Baïon.

Du plus répandu au plus rare

A Mas de Frades, qui dépend de la famille Zamora, propriétaire de la bodega centenaire Ramon Bilbao, en Rioja, la cuvée de base, dans sa bouteille bleue, représente 900’000 bouteilles, vendue à 80% en Espagne. Le 2025 exprime la modernité, avec une pointe d’amylique au nez, un peu de Co2, un volume croquant, et une finale d’une acidité rapicolante. «On cherche l’expression des thyols», dit-on. D’autres cuvées sont travaillées plus artisanalement, jusqu’à l’élevage dans une cuve taillée dans du… granit. Et ces vins peuvent tenir quelques années, comme le montrent les cuvées Finca Valinas 2021, restée cinq ans sur ses lies, où poivre blanc et salinité s’harmonisent. Au contraire, le Finca Monteveidra 2020, venant d’un domaine (finca) plus proche de Saint-Jacques-de-Compostelle, la capitale de la Galice, exprime une puissance large et complète, avec des notes de matière bien mûre et d’évolution. S’il faut compter 19 euros pour l’albarino de base, les autres passent à 35 euros.

Même «déclinaison» chez Condes de Albarei : tirée à un million de bouteilles, l’albarino de base, 2025, au nez de pêche et d’abricot, est bien équilibré. Tout ou partie des lots connaissent la fermentation malolactique, selon les millésimes. Mais pas en 2024, où le raisin rentré, malgré les conditions atmosphériques catastrophiques, était rare et bien mûr. Le Pazo Baion, du nom d’un château construit en granit gris, n’est tiré qu’à 6’000 bouteilles tronconiques : on change de registre, sur le 2024, avec du citron confit, du grapefruit rose et une pointe de poivre blanc. Pour qui aime le bois, le Carballo Galego 2022 rappelle le calisson d’Aix, le nougat. Et le Vides de Fontan 2020, avec ses notes de miel d’acacia, puissant, trompe son monde grâce au passage sur lies d’un vin frais du millésime suivant. Un vin sec, au contraire du demi-doux, mais très réussi Gran a gran 2023, affichant 18 g. de sucre résiduel seulement, au nez d’abricot mûr, de jasmin et de caramel en fin de bouche.

Une bouteille à remonter le temps

Au Pazo de Senorans, à côté d’un agréable albarino «Classic», tiré à plus de 200’000 bouteilles, les cuvées se multiplient, pour faire «durer» un vin blanc qu’on aurait tort à n’assimiler qu’à un produit de soif. Le «Collection 2022», élevé longuement sur lies, s’avère plein et riche, avec des saveurs de fruits jaunes, de mangue, et une finale épicée, soulignée d’une fine amertume, un trait qu’on retrouve dans (presque) tous les albarino.

Les «Sélection» remontent le temps : le 2015 a passé 4 ans sur lies, puis 5 ans en acier et l’acidité s’est dissoute dans des arômes de calisson d’Aix, de pâte d’amande, tandis que le 2003 a basculé dans le tertiaire, où l’on retrouve la noisette et la noix, voire la cacahuète (qui vaut son pesant, affiché à 230 euros, mazette…).

La maison dispose de sa propre distillerie pour proposer des liqueurs à base de grappa et de camomille, et d’anis et de réglisse. Mais pas encore de mousseux : «On n’en a aucune tradition», glisse perfidement le directeur à l’exportation, Javier Izurieta, qui n’’exclut toutefois pas de s’y mettre…

Le granit et le sable issu de sa décomposition forment le sous-sol de Rias Baixas.

Au-delà du vin facile

Car il y a l’exemple du groupement de vignerons Martin Codax, fondé en 1986, juste avant la délimitation de la région,  par 50 familles de viticulteurs et qui en rassemble désormais 300. Au départ, il s’agissait de créer un seul vin en commun… La gamme s’est élargie en 40 ans !

Ici le vin orange encore expérimental rappelle qu’en Galice, les paysans qui disposaient de quelques ceps, mettaient les raisins dans un vieux tonneau, comme les Georgiens dans un qvevri, le fermait et tirait tout au long de l’année à volonté le vin, qui s’oxydait forcément…

Martin Codax élabore un mousseux d’albarino en «méthode champenoise», puisque le mousseux n’est ici pas «traditionnel», comme on le sait… Le Vindel 2022, tiré d’une variété d’albarino à la peau épaisse et rosée, qui pousse au bord de l’océan, alterne abricot sec et allumette frottée (sans doute du à l’élevage court en barrique à haute chauffe…), avec des notes de curry en fin de bouche. Et un «non-liquoreux» (8 g. de sucre par litre) enfin, le Gallaecia 2020, récolté en plusieurs tries à fin novembre, une année sur trois, quand la météo le permet, au nez de cognac et de safran. Aujourd’hui, la volonté est de «démontrer le potentiel de l’albarino au-delà de l’image du vin facile qu’on a de la Rias Baixas», confie l’œnologue Juan Posada-Curros.

CQFD ! Et pour les amateurs de vin facile, il y a toujours le godello…

Reportage réalisé lors d’un voyage de la campagne «Enjoy it’s from Europe», financé par l’Union européenne. 

Publié également le samedi 4 juillet 2026 sur le blog les5duvin.

 ©thomasvino.ch