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Posted on 11 janvier 2005 in Vins français

Côtes-du-Rhône — Châteauneuf-du-Pape règne par la diversité

Côtes-du-Rhône — Châteauneuf-du-Pape règne par la diversité

Châteauneuf-du-Pape
règne par la diversité
Blason des Côtes-du-Rhône, la plus ancienne appellation d'origine contrôlée (AOC) de France retrouve ses lettres de noblesse. Et toute sa valeur spéculative.
Par Pierre Thomas
On vous le dit, c'est le dernier vin qui fait causer, à New-York comme à Genève. Au pied des ruines du château papal, édifié au 14ème siècle, le vignoble de Châteauneuf, au nord d'Avignon, réunit tous les ingrédients d'une “story” passionnante: Histoire, avec un grand H, terroir et tradition.
L'AOC la plus prestigieuse…
Pour le magnifique “Atlas Hachette des Vins de France” qui vient de paraître, ça n'est rien moins que “l'appellation la plus prestigieuse de la viticulture méditerranéenne”. Les vignobles d'Italie et d'Espagne qui, comme Châteauneuf, n'ont pas les pieds dans la “mare nostrum”, mais sur le cours des fleuves, apprécieront… Et puis, l'Américain Robert Parker a “redécouvert” Châteauneuf, au point d'en être fait citoyen d'honneur, en 1995. Et n'écrit-il pas que “l'une des grandes satisfactions que je retire de mon métier est de permettre à de petits viticulteurs d'être maintenant bien représentés aux Etats-Unis, alors qu'ils n'y vendaient pas une seule bouteille avant que je commente leurs vins.” (“Les vins de la Vallée du Rhône”, Solar 1998).
Passionnant… à la dégustation
Châteauneuf, avec ses 3200 hectares et ses 100'000 hl de vin en 1999 — une goutte dans l'océan des presque 4 millions de litres de côte-du-rhône —, est le plus paradoxal des vignobles du monde. Donc le plus passionnant, comme vient de le montrer une dégustation au Club des amateurs de vins exquis (CAVE S.A.), à Gland, qui double ses activités de négoce par une “école du vin”.
A l'examen, vingt-quatre flacons, tous de l'excellent millésime 98, de petits producteurs émergents et de rarissimes cuvées spéciales. Des vins qui vont de la souplesse aromatique (Bois de Boursan, Clos des Papes) à la rigueur tannique et à la puissance du sanglier (Cuvée Boisrenard, de Beaurenard, ou Reine des Bois, de La Mordorée), en passant par le classicisme sur la retenue, comme le Vieux-Télégraphe ou Beaucastel, dont on sait par expérience qu'ils font des vins qui embellissent sur vingt ans et plus.
Les châteauneufs entretiennent une énigme perpétuelle. Ils ont du tempérament, à l'image des quelque trois cents propriétaires, toujours en bagarre entre deux syndicats, l'un de modernistes, emmenés par Alain Jaume (Le Grand Veneur), l'autre par des traditionnalistes, conduits par Jean-Pierre Boisson (Père Caboche), qui font, ma foi, l'un et l'autre de bien bons vins.
Tout et son contraire
A Châteauneuf, on trouve tout et son contraire. Des exemples? Prenez le sol, qui fonde le terroir: certains ne jurent que par les galets roulés sur des argiles rouges, d'autres leur opposent les “terrasses villafranchiennes”. Et la plupart admettent qu'ils ont des parcelles sur l'un et sur l'autre… Vous voulez parler cépages? L'AOC — la première de France au détour de 1930 — en affiche fièrement treize et pourtant, deux papes parmi les papes, feu Jacques Reynaud (Château Rayas) et le fantasque Henri Bonneau (Cuvée des Célestins) exaltent le seul grenache, en rendement infinitésimal.
L'influence des œnologues, peut-être? Ils sont trois à se partager le territoire: Nicolas Rabot, longtemps seul, mais concurrencé par Colombo — maître ès barriques — et Sabatier — dentelier ès arômes. La viticulture? Au besoin, on peut arroser, à Châteauneuf, tant le soleil fend la pierre… D'autres (Beaucastel, Domaine de Marcoux ou Pierre André) sont des pionniers de la culture biologique, voire de la biodynamie.
Petits domaines, plutôt que grands? Un Paul Autard et fils ou Raymond Usseglio, par exemple (deux “étiquettes” dans le Guide Hachette 2001!) ont montré qu'ils rivalisent avec les aristocrates que sont La Nerthe ou Château Fortia. Et pour faire bonne mesure, ces deux domaines prestigieux se sont engagés, le premier avec Alain Dugas (et sa “Cuvée des Cadettes” en fûts neufs), l'autre avec Bruno, descendant du baron Pierre Leroy de Boiseaumarie, père fondateur de l'AOC, dans une évolution des châteauneufs, tenant compte de toutes les leçons de l'œnologie moderne.
Terroir en mouvement donc. Jusque dans la bouteille, puisque les meilleurs châteauneufs évoluent remarquablement à plusieurs stades de leur destinée. Qui est, finalement, d'être bus…

Eclairage
Trop chers pour la table?

Difficile de trouver un châteauneuf-du-pape de qualité à moins de 20 francs (suisses) la bouteille. Les vins confidentiels (comme le Mourre du Tendre, à peine 2 ha) se négocient au double. Les cuvées de prestige, comme le Barbarac du négociant Chapoutier, propriétaire sur place, doublent encore la mise et frisent les 100 francs suisses… Du coût (!), leader charismatique des côtes-du-rhône, le châteauneuf peine à représenter une valeur intéressante sur les cartes de restaurants, et ça ne va — hélas — pas s'arranger avec les excellents millésimes que sont, à la suite de 1998, 1999 et 2000.
En Suisse, les côtes-du-rhône, toutes appellations confondues, se consomment pour un cinquième dans le secteur HoReCa. Ce pourcentage est deux fois moins important qu'en France, et 50% plus faible qu'en Belgique, par exemple. La hausse vertigineuse des prix des châteauneufs-du-pape n'est pas de nature à redonner à ces grands rouges de restauration la place qui devrait leur revenir à table. Vraiment dommage!

Article paru dans Hôtel+Tourismus Revue, Berne, en mai 2001