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Posté le 28 novembre 2010 dans Vins du Nouveau Monde

Le Brésil entre le nouveau et l’ancien mondes

Le Brésil entre le nouveau et l’ancien mondes

Quel pays est le troisième producteur de vins d’Amérique du Sud ? Ne cherchez pas. Derrière l’Argentine et le Chili, c’est le Brésil. Reportage dans des régions où on ne s’attend pas à trouver des vignes.
Pierre Thomas, de retour de la Serra Gaucha
Au Brésil, la vigne a une histoire mouvementée. Les colons européens, au 19ème siècle, l’ont plantée, dans l’état du Rio Grande do Sul, entre Florianopolis — la base de l’Aérospatiale de Jean Mermoz et Antoine de Saint-Exupéry — et Porto Alegre — la ville du sommet altermondialiste, l’anti-Davos. Dans la biennommée Valle dos Vinhedos, les descendants des familles italiennes, venues pour la plupart de la Vénétie, tiennent encore les rênes de grandes entreprises.

Un pays d’hybrides

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Hélas, à leur arrivée, les colons se sont rapidement rendu compte que les cépages italiens ne tenaient pas sous ce climat marqué par la fraîcheur — les vignes sont situées entre 400 et 800 m. d’altitude, dans la Serra Gaucha (photo ci-dessus) —, les gels de printemps, la grêle, et les pluies juste avant et pendant les vendanges de mars.
Au 20ème siècle, ces entrepreneurs ont planté des variétés américaines résistantes aux maladies, de raisins de table ou pour du jus de fruit, très productives. Les vignes, cultivées en pergola, sont encore mêlées d’hybrides, de «vitis labrusca», comme l’Isabella (interdit en France depuis 1935) qui donne des vins à l’arôme «foxé», rappelant la fourrure. Puis, dans les années 1950, les Brésiliens se sont mis à planter de la vigne pour élaborer des vins mousseux, le plus souvent refermentés dans de grandes cuves, selon la méthode italienne Charmat. Depuis une dizaine années, les mêmes entreprises s’orientent vers la «méthode traditionnelle» (champenoise) pour les mousseux, et vers les «vins fins» de cépages européens, à la recherche de la qualité.

Des Vinhedos à la Campanha

A nouveaux cépages, nouveaux terroirs. On n’exclut pas que la région de production des «vins fins» migre de la Valle dos Vinhedos vers le sud-ouest, à la frontière de l’Uruguay. «On va délocaliser en Campanha, dans une région plus chaude, mais aux nuits fraîches, où le sol, sablonneux, est plus profond», explique Lucindo Copat, directeur technique de Salton. Cette cave, établie depuis cent ans à Bento Gonçalvez, capitale de la Valle dos Vinhedos, vient d’acheter 700 hectares en Campanha.

La cave de Miolo.

La cave de Miolo.

Le concurrent, Miolo qui s’est mis aux «vins fins» il y a dix ans, seulement, a déjà deux domaines en Campanha, dont un racheté au groupe français Pernod-Ricard, établi dans la région dans les années 1970, déjà. D’ici 2012, 400 nouveaux hectares entreront en production. «Le futur du vin brésilien est en Campanha», pronostique l’œnologue de Miolo, Miguel Angelo Vicente Almeida, un jeune Portugais qui a de la famille à Berne. «A la Valle dos Vinhedos, on ne fera plus que des mousseux et des vins ultra-premium et encore, seulement les bonnes années.» Et celles-ci sont rares : sur la dernière décennie, seules 2004, 2005 et 2008 ont tiré leur épingle du jeu et 2003 et 2010 ont été épouvantables.
Miolo développe des partenariats avec des entreprises étrangères, comme l’Espagnol Osborne (pour un «brandy» – «cognac» — brésilien) ou le Français Henri Marionnet, champion du gamay, et affiche de grandes ambitions. Le groupe, conseillé depuis 2003 par l’incontournable œnologue volant Michel Rolland, vise les 30% de la production de 1’000 hectares à l’exportation ! Il participe aussi à une expérience de vignobles sous les tropiques dans la Valle do San Francisco, au nord-ouest de Salvador de Bahia, où le muscat donne deux vendanges par année, à condition de l’arroser abondamment.
De l’eau, au Sud du Brésil, on n’en manque pas. Les traitements chimiques — jusqu’à vingt par année viticole, soit le double de la Suisse — sont inévitables. Sur son petit domaine, Lidio Carraro expérimente une machine, genre de sèche-vignes (comme on dit sèche-cheveux…) qui chasse les pesticides des feuilles, mise au point au Chili.

Des vins qui montent… en altitude

Vignoble de montagne en terrasse comme dans la vallée du Douro (Portugal).

Vignoble de montagne en terrasse comme dans la vallée du Douro (Portugal).

«Les producteurs, véritables entrepreneurs, ne veulent pas prendre le risque de sacrifier une récolte à cause d’une maladie de la vigne, du gel, de la grêle ou des pluies», constate Jean-Pierre Rosier. Cet œnologue d’origine française, né au Brésil, a fait toute sa carrière à l’institut agronomique de l’Etat de Santa Catarina. Il y a étudié une parade aux vins des vertes collines : les «vins d’altitude».
Le Brésil, doit-on le rappeler, est adossé à l’Amazonie, et non aux Andes, comme le Chili ou l’Argentine. Les montagnes sont au bord de l’Atlantique, près de Florianopolis, dans la région de San Joachim, une petite ville dont l’emblème est… un bonhomme de neige ! De la neige, il n’en tombe pas chaque année, à un peu plus de 1’300 mètres d’altitude, mais c’est le seul endroit du pays où les Brésiliens peuvent en voir. La coopérative locale cultive des pommes, notamment de la variété Gala, bien connue en Suisse, en «production intégrée» (PI). Elle vient de mettre sous toit une vaste cave à vin. Ses adhérents, une majorité de ressortissants japonais, plantent des vignes, couvertes par des filets contre la grêle, qui peut s’abattre jusqu’à quatre fois par année !

Un label pour des «vins d’altitude»

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Jean-Pierre Rosier, à dr., avec Nazario Santos.

Formé à Bordeaux, Jean-Pierre Rosier signe les vins d’un étonnant domaine, au milieu de nulle part, la Quinta Santa Maria (QSM). Au bord du Rio Lavatodo («lave tout»), un producteur portugais, Nazario Santos, sosie un rien empâté de Bernard Tapie, roi de la culture de la poire au Portugal, et qui a tout abandonné pour venir avec sa famille au Brésil, a recréé des terrasses comme dans la vallée du Douro. Il y a planté, il y a cinq ans, 25 hectares de vigne, sur ces «patamarès» aménagées au bulldozer. «Ici, les pluies arrivent plus tard. La maturation est longue et il n’y a pas de concurrence entre la croissance et la maturité des raisins. Il faut jouer entre le gel de printemps et les pluies d’automne et nous avons du mildiou», constate Jean-Pierre Rosier.
Près de 200 hectares de vignes ont déjà été plantés à plus de 1’000 mètres d’altitude. Un groupement, présidé par un éditeur de livres touristiques de Florianopolis, Eduardo Bassetti, descendant de vignerons de Vénétie, reconverti dans le vin, veut en faire une «marque collective». L’expérience rappelle le vignoble bolivien de la région de Tarija.
Chez QSM, le grand vin rouge se nomme Utopia… C’est le meilleur tiré des vignes de cabernet sauvignon, merlot, mais aussi de touriga national et de tinta roriz, en plus du pinot noir, vinifié séparément. A San Joachim, le roi brésilien du carrelage, lui aussi descendant d’immigrés italiens, s’est construit une immense cave, digne des plus belles de Toscane, au sommet d’une colline. La Villa Francioni produit, entre autres, un beau sangiovese, un sauvignon blanc fringant et un chardonnay boisé, à l’américaine. Des vins vendus à Sao Paulo plus de cent francs suisses la bouteille, parce que les taxes locales dépassent les 50%.

Chez Salton, producteur de mousseux, une Sainte Cène avec les producteurs émigrés de la Vénitie au 19ème siècle

Chez Salton, producteur de mousseux, une Sainte Cène avec les producteurs émigrés de la Vénitie au 19ème siècle

Comme le mousseux s’est imposé largement aux consommateurs (brésiliens), et pourquoi pas les vins tranquilles? En Amérique du Sud, le Brésil ne figure ni parmi les gros consommateurs (comme l’Argentine, au douzième rang), ni parmi les gros exportateurs (le Chili, au cinquième rang). Mais il est déjà le troisième pays producteur et consommateur du continent, avec un énorme potentiel de progression. «Les jeunes boivent de la bière et les Brésiliens en consomment plus de 50 litres par an et par tête. Le vin ne vient qu’après, à partir de 25 ans, dans les grandes villes, comme Sao Paulo. On en est à 2 litres par habitant… et nous sommes plus de 190 millions. Si tous les Brésiliens se mettaient à boire un litre de plus, le vin brésilien ne pourrait pas suivre !», sourit Andrea Gentilini Milan, de Wines of Brazil, un groupe de quarante exportateurs, fondé en 2002. A l’export, les vins brésiliens doivent encore trouver leurs marques. Ils ne sont ni du nouveau monde et de ses vins ensoleillés, ni de l’ancien et de ses terroirs reconnus, mais un peu des deux. «Le Brésil est à part. C’est un monde en soi», dit-on chez Salton. Une image d’un «autre monde» sur laquelle le Brésil joue volontiers, dans la perspective de la Coupe du monde de football 2014 et des Jeux olympiques de 2016.

Eclairages

Les chiffres du vin brésilien

Le Brésil produit plus de 330 millions de litres de vin (plus de trois fois la production suisse), dont 10% de «vins fins». La Serra Gaucha est la plus importante région viticole actuelle (8’000 ha, la moitié du vignoble suisse). Au total, le vignoble représente 82’500 hectares (plus de cinq fois la surface du vignoble suisse), dont 60% dans l’Etat du Rio Grande do Sul. 15’000 familles vivent de la culture du raisin (en moyenne sur 2 ha en Serra Gaucha) et 1200 caves élaborent du vin, de tout type. Le projet d’exportation, «Wines of Brazil», subventionné, date de 2002 ; une quarantaine de caves exportent désormais dans une trentaine de pays une moyenne de 3,5 millions de bouteilles par an.

Des vins brésiliens en Suisse

Depuis peu, les vins brésiliens ont fait leur apparition en Suisse, qui n’est pas considérée comme un des huit marchés d’exportation prioritaires (au contraire de l’Allemagne, de l’Angleterre, de la  Hollande et de la Pologne). Pourtant en 2009, selon «Wines of Brazil», la Suisse a importé 4 % des vins brésiliens, soit davantage que l’Angleterre (3%) ou la Suède (3%) et à égalité avec la Hollande et le Canada. Les Etats-Unis (19%), l’Allemagne (16%) et le Portugal (7%) sont les plus gros importateurs.

En Suisse, des vins de Miolo (Merlot Riserva 2007) figurent dans les rayons de Manor. Moevenpick reçoit en cette fin d’année un container de Cabernet Franc Pequenas Partilhas 2008, de la coopérative Aurora (elle encave l’équivalent de la vendange annuelle de tout le pays de Vaud). Et Cave Amann SA, à Bischofszell (TG), racheté par un des fils d’Adrian Mathier, de Salquenen (VS), diffuse les vins de Salton et de Casa Valduga. Cet importateur passe par des revendeurs locaux, comme DP Vins (www.dpvins.ch) à Lausanne.

Au concours Mondial du Pinot noir, à Sierre, édition 2010, le Pinot Noir Riserva de Miolo 2009 a décroché une médaille d’argent ; le Volpi 2007 de Salton avait obtenu une distinction identique en 2008. Et au Mondial du Merlot 2010, à Lugano, le Merlot Reserva 2009 de Miolo, de la Campania Gaucha, a décroché une médaille d’or, comme le Valduga 2006 de la Vale dos Vinhedos.

l'œnologue de chez Miolo, Miguel Angelo Vicente Almeida, est fier de son pinot noir médaillé à Sierre.

L’œnologue de Miolo, Miguel Angelo Vicente Almeida, est fier de son pinot noir médaillé à Sierre.

©thomasvino, textes et photos, octobre/novembre 2010.