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Posté le 30 août 2012 dans Tendance

La Suisse en récession viticole: quelle crise?

La Suisse en récession viticole: quelle crise?

Vin suisse

La crise… mais quelle crise ?

Les vignerons sont les premiers à subir les aléas du climat. La météo, qui a fait souffler le froid et le chaud depuis le printemps. Et les vents contraires de l’économie, morose, qui pèse sur la consommation. Tour d’horizon à la veille des vendanges, attendues pour fin septembre, seulement.
Par Pierre Thomas
Jamais comme cet été, on n’a connu dans le vignoble romand pareilles attaques de mildiou et d’oïdium, deux «champignons» qui mettent à mal le raisin. Au printemps, l’année viticole avait mal commencé, avec de la «coulure», soit une mauvaise fécondation de la fleur, engendrant des grappes inégales. Puis sont venues les maladies cryptogamiques, dès les premiers jours d’été. «Là où le vignoble est mécanisable, comme à La Côte, on a pu les maîtriser, à condition de traiter au bon moment, avec des doses suffisantes de produits autorisés, souvent lessivés par l’orage suivant», résume Michel Cruchon, d’Echichens (VD).

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Vignes de Lavaux, sur les hauts de Lutry, le 28 août 2012 (P.Thomas).

Quantité et qualité en danger
Le viticulteur contrôle 43 hectares, cultivés à la fois en PI («production intégrée») et en biodynamie. La première tolère certains fongicides alors que la seconde les limite aux seuls soufre et cuivre. «Le mildiou peut diminuer considérablement la quantité de raisin. L’oïdium est le plus redouté par les œnologues. Il donne des faux-goûts, de moisi, aux vins. Il faut donc impérativement combattre l’un et l’autre. Et au bon moment! On n’a pas chômé», témoigne le Vaudois.
Dans les coteaux non mécanisables, contre les murs qui font le charme de Lavaux et du Chablais, dans les parchets des «vignerons du samedi» valaisans, la lutte a été plus ardue… Au 30 août au plus tard, ces traitements sont prohibés, pour éviter que les produits phytosanitaires se retrouvent dans le raisin, puis dans le vin.
«Maintenant, il faudrait que le beau temps s’installe en septembre, avec des journées chaudes, mais des nuits fraîches», espère Michel Cruchon. Sans quoi un automne pluvieux risque de déclencher les derniers fléaux redoutés du vigneron, la pourriture acide et la pourriture grise.
Difficile, dans ces conditions climatiques chahutées, d’esquisser, à un mois des vendanges, quelle sera la qualité du millésime 2012: on ne vend pas la peau du raisin avant de l’avoir pressé!
Le ciel contre la crise économique
Ce gymkana du vigneron sur son tracteur, la Suisse romande ne l’avait plus connu depuis 2006, pour le milidou, et 2008 pour l’oïdium, jamais conjugués avec une telle virulence. Mais que le ciel soit tombé, cette année, sur la tête des vignerons romands n’est pas forcément un mal… Le 30 juillet, la conseillère d’Etat genevoise Michèle Künzler a trempé sa plume dans son encre la plus noire pour écrire aux autres magistrats romands : «Le marché des vins suisses s’est très fortement dégradé et traverse (…) sa plus grave crise de ces cinquante dernières années.» Voilà qu’à la pression météorologique s’ajoutent l’économique et la politique. En juin, des conseillers nationaux romands ont multiplié les motions et interpellations pour sensibiliser la «Berne fédérale» aux malheurs des vignerons.
Tous les dix ans, la vitiviniculture helvétique fait sa crise. En mai 2003, les conseillers d’Etat des cantons viticoles romands avaient, par une lettre commune, «alerté le Conseil fédéral» sur la «globalisation» des contingents d’importation de vin. Le conseiller fédéral Joseph Deiss fit le gros dos en attendant que l’orage passe… Dix ans plus tard, la Verte genevoise sollicite la même unanimité, inscrite à l’ordre du jour de la reprise des séances des gouvernements romands, ces jours. Il s’agirait, cette fois, de répartir le contingent des vins importés, non pas selon le système libéral du «premier arrivé, premier servi», mais d’en faire dépendre l’attribution de l’effort manifesté par les importateurs pour vendre aussi des vins suisses. Le conseiller national UDC Oskar Freysinger a déposé une motion dans ce sens, le 15 juin.
Produire et consommer local
Derrière le Valaisan se profilent le Genevois Willy Cretigny, vigneron-encaveur et infatigable agitateur du monde agricole suisse. En août 2001, il s’était rendu en tracteur à Berne payer son dû de TVA «en nature», en bouteilles de vin, évidemment refusées par l’administration. Et le 10 septembre 2001, il remettait le cap sur Berne, avec 120 autres tracteurs, pour proteser contre l’importation libéralisée des vins en Suisse, après des décennies de protectionnisme. Son expédition avait été éclipsée, le lendemain, par l’effondrement des deux tours du World Trade Center, à New York, qui firent basculer l’actualité et le monde.
L’intrépide Willy Cretegny veut remettre ça, le 10 septembre 2012, à Berne. Il en profitera pour relancer l’initiative fédérale «Pour une économie utile à tous» qui n’a récolté que 10’000 signatures en neuf mois et doit en recueillir dix fois plus pour aboutir, d’ici le 1er mai 2013. Il convoque donc tous les «gens de la terre» pour ce raout fédéral.
Mais cette mobilisation fâche les lobbyistes agricoles rompus aux coulisses du Palais fédéral, qui estiment son combat «populiste» d’arrière-garde. La Fédération suisse des vignerons a publié un catalogue de huit mesures utiles à la vitiviniculture suisse. Le soutien à la motion Freysinger n’arrive qu’au cinquième rang: «C’est un très bon moyen de pression qui a le mérite d’ouvrir le débat sur l’importation», reconnaît le conseiller national radical neuchâtelois Laurent Favre, son président, à la tête aussi de l’Interprofession de la vigne et des vins suisses. Car, depuis qu’il a été fixé sur la base des importations entre 1986 et 1988, et globalisé (pour les vins rouges et blancs, indifféremment) en 2001, le contingent de 170 millions de litres de vin n’a jamais été atteint. Pour la bonne raison que la consommation, dans le même laps de temps, a baissé de 10% en Suisse ! Avec 37 litres de vin par habitant, nourrissons et touristes étrangers compris, elle reste une des plus fortes du monde.
Un marasme à 10%
Alors, de quel marasme parle-t-on? Pour Willy Cretegny, «les caves sont pleines ; il n’y a pas d’acheteurs ; il n’y a plus de prix.» Quand on analyse les chiffres, deux effets se sont cumulés. D’abord, l’année 2011 a été précoce et généreuse : la Suisse a encavé 9 millions de litres de plus qu’en 2010 (112 millions de litres au total). Ensuite, la consommation globale a baissé de 6 millions de litres, dont 4,8 millions pour les seuls vins suisses. Résultat : les stocks ont enflé de 10,6 millions de litres. Soit à peu près 10% d’une vendange annuelle.
On retrouve, ici, Dame Nature: la France, victime cet été des mêmes aléas météos que la Suisse en Champagne, Alsace, Bourgogne et Jura a revu ses chiffres de vendange à la baisse. Moins 13% par rapport à 2011! En Suisse, personne ne tient ce genre de prévision. Et certains s’en méfient: «La météo n’aura pas de fortes répercussions sur la vendange», assure Jean-Claude Vaucher, le directeur de la holding Schenk S.A.. Pour cet acteur majeur du monde du vin suisse, «il faut enrayer la spirale à la baisse de la consommation des vins suisses.» La maison de Rolle (VD) commercialise aussi des vins étrangers (qu’elle produit notamment en Espagne) et pour son patron, «on ne peut pas toucher le système d’importation, ne serait-ce que pour ne pas donner au consommateur suisse l’impression qu’on le contraint à boire du vin indigène. Ce serait catastrophique pour l’image des vins suisses!»
Le savoir-faire et le faire savoir
Seul salut, la promotion des vins suisses. Elle devrait être encouragée financièrement davantage par la Confédération, tant au niveau de campagnes fédérales que cantonales. Mais la baisse de part de marché du vin suisse à 37% n’intervient-elle pas juste après une campagne sur le «savoir-faire suisse»? «Oui, mais pendant cinq ans, on n’a rien fait !», rétorque Jean-Claude Vaucher. Qui applaudit des deux mains à d’autres mesures, avec des subventions fédérales à la clé, la production de raisin de table indigène — le chasselas s’y prête ! — ou de jus de raisin, comme le propose le conseiller national radical genevois Hugues Hiltpold.
Alors, peut-être que le Grapillon, marque «icône» appartenant à Schenk, aura un (bon) goût de «suissitude»: ce jus de raisin est élaboré avec des raisins étrangers. Pour être concurrentiel! C’est une autre facette du problème, qui renvoie à la place des vins suisses sur le marché. «Positionner les vins suisses dans des segments de bonne valeur ajoutée en misant sur la qualité des produits est une priorité stratégique», rappelle Laurent Favre.
Du vin suisse, oui, mais du bon et au juste prix. Chiche!

Paru dans le magazine L’Hebdo, 30 août 2012.

Le spectre du Beaujolais en perdition

Les vignerons suisses vont-ils subir le sort de leurs collègues et presque voisin du Beaujolais? C’est leur hantise. Sur les 25’000 hectares classés en AOC (sur 30’000 ha de vigne au total, soit exactement le double de la surface viticole suisse), il y aurait 36% d’exploitants en moins et 18% de vignes auxquelles on a renoncé entre 2004 et 2011.
Près de 500 vignerons, soit un quart de l’effectif, seraient en difficulté financière. Cette année, après les gels d’hiver et de printemps, puis la coulure, le mildiou et l’oïdium, le rendement moyen serait de 35 hl/ha, soit très inférieur au 60 hl/ha autorisés. Qui dit moins de raisin dit moins de rentrées financières.
Fin juin, 189 viticulteurs ont été invités à prendre contact avec le tribunal de commerce pour se mettre en cessation de paiement… La situation du Beaujolais paraît toutefois différente de la Suisse: le gamay y est très largement majoritaire, il a donné lieu à des vins (les beaujolais primeurs) vendus à vil prix, sans plus-value de l’artisanat vigneron; la diversification en blanc et en mousseux est encore très faible. La Suisse est, du reste, partiellement responsable de cette situation: jadis parmi les plus gros clients du Beaujolais, elle s’en est grandement détournée ces dernières années! Notamment au profit des gamays et des pinots noirs indigènes… En circuit fermé, sans exportation, mais avec une relativement bonne diversification entre blanc et rouge, la Suisse ne subit pas les mêmes revers économiques. (PTs)    
©thomasvino.ch