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Posté le 10 avril 2013 dans Carte Postale, Reportages

Vins suisses sous les tropiques

Vins suisses sous les tropiques

A l’occasion de la Semaine de la Francophonie, Présence suisse a proposé, pour la première fois, des activités sortant des chemins culturels habituels. Pierre Thomas, s’est envolé pour Accra, capitale du Ghana, du 18 au 22 mars 2013, pour présenter une sélection de vins suisses. Reportage.

De retour d’Accra, Pierre Thomas

Cette année, Berne avait ouvert le jeu. D’habitude, des artistes, écrivains, musiciens, chanteurs, cinéastes, sont proposés au quatre coins du monde. Car la Francophonie, et son organisation internationale, ça n’est pas seulement les nations parlant le français, mais aussi tous les pays amis, soit 57 membres (et 20 observateurs).

Du blanc suisse pour l’Afrique

La Suisse participe largement au mouvement. Et les ambassades reçoivent un programme pour la Semaine de la Francophonie, en mars, dans lequel elles font leurs emplettes. Qui allait choisir les vins suisses? On pouvait rêver de Moscou, de Pékin, de Washington… Quand le téléphone a sonné, l’automne passé, et que la chargée d’affaires de l’ambassade, Claudia Fontana Tobiassen, m’a proposé Accra, il m’a fallu quelques secondes — de silence interloqué — pour placer cette ville de quatre millions d’habitants sur «ma» planète virtuelle. Avant de répondre «oui».

Gros 4 x 4 et vendeurs de rue à Osu (ex-Oxford Street), quartier branché d'Accra

Gros 4 x 4 et vendeurs de rue à Osu (ex-Oxford Street), quartier branché d’Accra

Pour une première, ce serait une première: aborder un pays anglophone de l’Afrique de l’Ouest, connu pour être un grand consommateur de bière Guiness (et de bière locale, la Club, brassée pour la première fois par des Helvètes dans les années 1930), avec des vins suisses, voilà qui prenait l’air de «Tintin au Congo», mâtiné d’Un Anglais sous les tropiques, le chef-d’œuvre jubilatoire de William Boyd, né à Accra et aujourd’hui écrivain comblé, installé dans le Périgord, au Château Pecachart, où il produit un très bon… vin rouge.

Trois rendez-vous étaient prévus dans le milieu diplomatique. A chaque fois, avec d’autres vins. Les ambassades suisses peuvent en commander par le biais de la Société des exportateurs des vins suisses (SWEA), qui se charge de les acheminer. Le catalogue représente bien la diversité vitivinicole helvétique et les prix sont attractifs. Groupés, les vins sont acheminés comme marchandise diplomatique. Début mars, une douzaine de colis étaient sur place… Stockés dans de bonnes conditions, à 16 degrés, dans la cave privée de l’ambassadeur, Andrea Semadeni.

Le vin, trait d’union francophone

Que ce Grison, italophone du Val Bregaglia, soit fils de négociant en vins à cheval entre l’Italie et la Suisse, n’était pas étranger à mon invitation ghanéenne. L’ambassadeur se réjouit du reste que les vignerons suisses se frottent aux dures réalités du marché international. Et c’est fou ce que le vin peut être un dénominateur commun de la Francophonie: une des employées de l’ambassade de Suisse est nièce de vigneron vaudois, la responsable des projets du Seco au Ghana, cousine de vigneron valaisan, le directeur de l’Alliance française, d’une famille de viticulteurs d’Aix-en-Provence, l’ambassadeur de France, bordelais, son épouse, bourguignonne et champenoise, l’ambassadrice d’Italie, toscane. Et une architecte valaisanne, en charge de gros chantiers dans Accra en plein développement, cousine du président de Swiss Wine Promotion!

Dégustation sous le couvert de l'Alliance française d'Accra.

Dégustation sous le couvert de l’Alliance française d’Accra.

Tous ont été charmés par les vins suisses, authentique découverte commentée en français. Le chasselas, par le biais d’un 1er Grand Cru vaudois (2011), le Château de Châtagneréaz, a surpris par ses caractères floraux. Sous ces latitudes, il a été perçu comme léger et carbonique. Et il a fallu ruser pour le servir bien frais, en apéritif d’une soirée sous un couvert de l’Alliance française, par 30° (et 80% d’humidité), et dans des verres ne sentant ni le carton moisi, ni l’eau chlorée. Mais si une cinquantaine de participant(e)s étaient attendu(e)s, ils furent le double à se presser sous l’auvent et les décibels montaient à mesure que les verres descendaient! L’œil-de-perdrix neuchâtelois du Château d’Auvernier, lui aussi servi frais, a agréablement surpris. En rouge, l’assemblage L’Esprit de Genève 2010 de la Cave de Genève, a remporté, ce soir-là, la majorité des suffrages. Le lendemain, au dîner convié par l’ambassadeur de Suisse, le riche et rond Rouge d’Enfer 2009, signé Madeleine Gay, de Provins-Valais, a fait un tabac. Quant au fendant Les Terrasses 2011 de Gilles Besse, le président de Swiss Wine Promotion, il accompagnait une raclette servie dans les jardins de l’ambassade de France, sous les cocotiers — succès encore!

Une exportation forcément limitée

A chaque fois, la question revenait: mais où peut-on acheter ces vins? Car l’Afrique, comme l’Amérique il y a 20 ans ou la Chine aujourd’hui, marque son intérêt pour le vin, signe de statut social et de raffinement en société. Au centre d’Accra, dans le quartier branché d’Osu, capharnaüm de petits marchands ambulants, de banques et de magasins climatisés, on a déniché deux commerces de vins, côte à côte. En attendant l’ouverture projetée d’un bar à vins, avec boutique, et pâtisserie «à la française». Dans ces locaux, simples et fonctionnels, les bouteilles sont alignées, en crescendo de prix, de 10 cedis, la monnaie locale (soit 6 francs suisses), jusqu’à 90 cedis (50 francs suisses). Les premiers prix sont importés d’Afrique du Sud et d’Argentine, en milieu de gamme, de France, puis dans le haut de gamme, de Toscane, de Bordeaux et du Liban. A noter la présence de plusieurs domaines du groupe bernois Hess (qui possède des domaines en Afrique du Sud, en Australie, en Californie et en Argentine). Mais aucun vin suisse visible.

Rien de surprenant à cela: interrogé il y a dix jours, après une dégustation en lever de rideau de la foire ProWein, à Düsseldorf, Gilles Besse nous a confirmé que la Suisse, qui n’exporte qu’1% de sa production, ne saurait viser d’autre créneau que le haut de gamme: «Nous n’avons pas les volumes pour viser un marché de masse et nos prix nous situent dans le milieu et le haut de gamme, voilà pourquoi nous organisons des dégustations où les sommeliers sont les premiers invités.» Faire savoir que les vins suisses existent, reste, envers et contre tout, un bon début…

Cuchaule diplomatique

Nicolas Bideau en plein exercice de Delicatessen (et sa nappe), avec Claudine Esseiva (Femmes libérales-radicales) et la conseillère nationale Christa Markwalder

Nicolas Bideau en plein exercice de Delicatessen (et sa nappe), avec Claudine Esseiva (Femmes libérales-radicales) et la conseillère nationale Christa Markwalder

Dirigé par Nicolas Bideau, et rattaché au Département fédéral des affaires étrangères, Présence suisse propose toute l’année un projet lié aux produits suisses. Après la motion, à Berne, en novembre 2010, du conseiller national Christophe Darbellay (président du PDC suisse, mais aussi du négociant en vins sédunois Gilliard SA), pour que les ambassades favorisent les appellations d’origine suisses, en solide comme en liquide, Présence suisse a mis au point un «set» de dégustation «Delicatessen», présenté aux Jeux Olympiques de Londres, l’été dernier. Le concept, œuvre d’une équipe créative conduite par Anne-Sophie Cosandey, aujourd’hui à l’Auberge des Quatre-Vents, à Fribourg, est mis à disposition des diplomates, pour de petits groupes. Sur une vaste nappe, et dans un rituel précis, on dispose une série d’alliances, soit un produit typique assorti à son vin. Huit paires sont proposées, comme celle du Completer, rare vin blanc des Grisons, avec un saucisson à la menthe d’un charcutier de Villeneuve (VD) ; le plus rare (encore) Himbertscha, blanc haut-valaisan, avec du fromage de chèvre de Grimisuat (VS) ; le pinot noir Ténor, du domaine La Confrary, à Chardonne (VD), avec du lard sec aux herbes, et le passerillé de la même cave, avec une tourte aux noix des Grisons. Outre du pain de seigle, la cuchaule de la boulangerie Saudan, à Fribourg, et des pralinés à la double crème de la Gruyère, du chocolatier fribourgeois Villars, figurent dans cette illustration du paysage gastronomique suisse. De nouvelles versions sont en cours de développement ce printemps. (pts)

Le Ghana et la Suisse

Quelque 400 Suisses vivent au Ghana, soit davantage qu’en Côte d’Ivoire voisine. La Suisse est un des plus gros clients du Ghana pour ses deux principales matières premières, le cacao (exportations totales: 1,8 milliard de francs) et, surtout, l’or (4 millards de francs). L’ambassade de Suisse d’Accra dessert aussi deux pays francophones, à l’Est, le Bénin et le Togo, où résident, dans chacun, une centaine de Suisses. Outre les services relevant des affaires étrangères, le Seco pilote, depuis dix ans, divers projets avec la Banque centrale, les impôts, les fournisseurs d’électricité. Le Ghana et ses 25,5 millions d’habitants passe pour un pays (relativement) riche de l’Afrique de l’Ouest, avec un PIB de 1609 dollars par habitant (2012) et un taux de croissance de 8,2% (Côte-d’Ivoire, 1039 dollars, 8,1% ; Bénin, 806 dollars, 3,5% Togo, 575 dollars, 5%). Dès 2007, du pétrole a été extrait, exporté, faute de raffinage sur place. A Accra, la Suisse collabore avec le Centre International Kofi Annan de formation au maintien de la paix (KAIPTC): l’ancien secrétaire général des Nations-Unies est le Ghanéen le plus célèbre sur la scène internationale. (pts)

Reportage paru dans le quotidien fribourgeois La Liberté, le 10 avril 2013; PDF de la page parue ici.