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Posté le 7 mai 2015 dans Vins italiens

Les vins de Sicile par-delà le volcan

Les vins de Sicile par-delà le volcan

Depuis deux ans, la Sicile a décidé de jouer la carte de sa propre DOC («dénomination d’origine contrôlée») et d’élever le niveau de ses vins. Elle a pris conscience de son climat, qui lui a assuré un excellent millésime 2014, et de ses cépages autochtones. Reportage au sud et au nord de l’Etna, le volcan (encore actif) qui domine Catane.

Par Pierre Thomas, texte et photos

La DOC Sicilia recouvre tout le vignoble, soit près de 120’000 ha, qui en fait la plus vaste région vticiole d’Italie. En deux ans, sa progression est fulgurante et elle vise les 30 millions de bouteilles pour 2015. Cette DOC générale n’exclut l’existence ni des IGT-IGP, ni des DOC (plus d’une vingtaine !) plus restreintes, avec indication du lieu, accompagnée souvent du cépage. L’Etna, rosso, bianco, mais aussi rosé et même mousseux, appartient à la première catégorie. C’est la plus ancienne DOC sicilienne, datant de 1968. Le Frappato — cépage rouge qui donne un vin frais et jovial, en pleine renaissance — peut être flanqué de Vittoria DOC.

L'Etna et une curieuse pyramide de «pierres noires».

L’Etna et une curieuse pyramide de «pierres noires».

Une seule DOCG… en plein essor

Et cette ville de la province de Raguse a aussi donné son nom à la seule DOCG (DOC garantie depuis 2005) de l’île, le Cerasuolo di Vittoria. Cerasuolo ne désigne ni un cépage, ni un terroir, mais une couleur «rouge cerise», dérivée du bas latin «ceralum». Sur un périmètre réduit de 260 ha seulement, les producteurs de la région de Vittoria ont décidé de mettre la barre très haut : ce vin, dans sa version classique, tire parti de deux cépages rouges importants, l’omniprésent Nero d’Avola, qui donne des vins bas de gamme, mais aussi les plus lourds et parfois outrageusement boisés, et le sémillant Frappato. Ils peuvent, au maximum, se retrouver à 50% – 50%, mais plus généralement dans une proportion de 60% de nero et de 40% de frappato. Certains producteurs, comme Valle dell’Acate et son emblématique ambassadrice du Cerasuolo, également «WE-Women of Expo» à Expo Milano 2015, Gaetana Jacono, visent même d’en faire une «riserva» et «un vin de longue garde» d’une grande finesse, plus proche d’un Barolo que d’un vin des Pouilles. La cave vient d’engager pour redessiner le style de ses vins, un œnologue piémontais, Carlo Casavecchia, né à Alba, qui a travaillé pour le géant sicilien Duca di Salapurta, et sur les mousseux de l’Etna.

Fenêtre ouverte sur le vignoble sicilien, à Valle dell'Acate.

Fenêtre ouverte sur le vignoble sicilien, à Valle dell’Acate.

Un retour vers la «vraie» Sicile

Bien sûr, la Sicile n’a pas tourné le dos à sa première révolution des années 1980, avec le débarquement tonitruant du chardonnay, du cabernet sauvignon et de la syrah. En misant sur ces cépages internationaux, en embouchant ces trompettes de Jéricho, la Sicile a su faire trembler les autres vignobles et faire résonner sa musique dans le concert des vins italiens.

Aujourd’hui, les plus grands domaines, comme Planeta, Tasca d’Almerita ou Donnafugata jouent sur les deux tableaux. Leur expertise, leur connaissance du terrain, leurs vignobles répartis dans plusieurs régions de l’île, leur permettent de réussir dans tous les registres. En blanc, le carricante est le cépage le plus intéressant de l’Etna, parfois assemblé au cataratto, où, en rouge, le nerello mascalese se taille la parti du lion, parfois complété par du nerello capuccio. Des variétés plantées nulle part ailleurs qui font la singularité des vins des contreforts du volcan, alliées au sol volcanique très fertile et riche en sels minéraux.

Des femmes aux commandes

Que ce soit chez Donnafugata, où José Rallo demeure une ambassadrice de charme, à côté de son frère Antonio, président de la DOC Sicilia dès 2012, ou chez Valle dell’Acate, avec Gaetana Jacono, ou chez Cottanera, avec Mariangela Cambria, vice-présidente de Assovini Sicilia (qui organise «Sicilia en primeur»), les femmes sont aux avant-postes, à l’instar de la très dynamique Arianna Occhipinti. Dans sa nouvelle cave enterrée, où les cuves en ciment ont fait leur retour, plutôt que l’inox pour les rouges, elle poursuit une voie originale, avec ses cuvées fruitées et primesautières SP 68 — du nom de la principale route des vins du sud-est de l’île. La jeune femme est aussi l’illustration du renouveau dans la vigne, avec la replantation de cépages autochtones cultivés en bio : «Je travaille pour les 80 prochaines années !», dit-elle au milieu des rangs de nouveaux ceps, parsemés d’herbes folles.

Arianna Occhipinti montre les cuves en béton de sa toute nouvelle cave.

Arianna Occhipinti montre les cuves en béton de sa toute nouvelle cave.

Un climat entre vent et volcan

De fait, le climat sicilien est favorable à une culture raisonnée, mais surtout en bio («organique») ou en biodynamie. La Sicile est en tête de la reconversion en bio, car la plus grande île de la Méditerranée doit autant à la pluie (ou non), au soleil (qui peut tout brûler), qu’à l’altitude (les environs de Vittoria sont sur un altiplano ; les vignes de l’Etna grimpent jusqu’à près de 1’000 mètres) qu’à l’exposition dans les entrelacs des vallées, et, partout, aux vents marins, souvent d’une rare force, mais qui assurent une grande amplitude entre la température diurne et nocturne, même au plus chaud de l’été.

Quand on ne cherche plus les rendements élevés pour des vins courants, mais la concentration naturelle, le cycle de la vigne se satisfait de ces conditions atmosphériques parfois extrêmes : celles de 2014 furent équilibrées, avec une bonne réserve d’eau en hiver et au printemps, puis un été pas trop chaud, ni trop ensoleillé, et un automne long et sec. Dans ces conditions contrastées, en Sicile, on vendange de fin juillet à fin octobre, sur près de quatre mois. Et il est loin le temps où les bateaux chargés de gros rouge s’en allaient déverser leurs citernes à Marseille…

Paru dans Hôtellerie & Gastronomie Hebdo, du 7 mai 2015

Les meilleurs vins siciliens «a la cieca»

En avril, pour la 12ème fois, cette année au pied de la très touristique cité de Taormina, Assovini Sicilia a organisé «Sicilia en primeur» (oui, en français !). L’association regroupe 70 des plus grands opérateurs, avec une part à l’export de 57%. 40 domaines n’ont pas hésité à présenter des vins en dégustation à l’aveugle («a la cieca»), du millésime 2014 pas encore sur le marché, et de millésimes plus anciens, impeccablement servis par une escouade de sommeliers diplômés. Parmi plus de 120 vins dégustés à l’aveugle, nous avons apprécié de nombreux: ils sont annotés et notés sur 100 ici.

©thomasvino.ch