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Posted on 11 septembre 2019 in Tendance

Vins suisses: clins d’œil et trompe-l’œil

Vins suisses: clins d’œil et trompe-l’œil

Même format, même nombre de pages (190), même couverture souple : «Swiss Wine» de la journaliste anglaise Sue Style et «Les 73 vins à boire pendant et après la Fête des Vignerons 2019», du sommelier Jérôme Aké Béda, appréhendent le même sujet, au moment où Swiss Wine Promotion publie une intéressante plaquette factuelle, «Suisse, vignobles et vins» en français, anglais et allemand. Analyse croisée.

Par Pierre Thomas

Disons-le d’emblée : pour avoir une vue un peu étendue du sujet, il faut, comme nous, feuilleter et lire les trois ouvrages. Car aucun des trois ne se suffit à lui-même… Avec son sous-titre qu’on traduit par «le paysage des vins suisses, un tour de Suisse pour amoureux du vin», Sue Style prend le lecteur par la main, sur 190 pages. Sur deux pages, elle décrit des thèmes généraux et  brosse le portrait de 50 domaines ou caves viticoles. Quand, en suivant le Rhône, en partant du Haut-Valais, on arrive au Léman, la description des 18 caves valaisannes réduit l’intérêt du vignoble vaudois à 7 domaines et le reste de la Suisse, à 25 producteurs, dont 4 Tessinois, 3 Genevois, 3 Zurichois, etc. Une trentaine sont répertoriés à la Mémoire des vins suisses, ce projet qui vise à démontrer la pérennité des vins suisses dans le temps, véritable  antidote au DYA. What is it ? Eh bien le «drink youngest available» («à boire le plus jeune possible»), qui collait et colle encore aux flacons des vins suisses.

En anglais, le livre de la journaliste Sue Style, originaire du Yorkshire mais établie en Alsace et collaboratrice du magazine Decanter, permet une approche très positive du meilleur des vins suisses. Il y manque quelques chiffres, ceux-là même que met en scène la brochure d’une centaine de pages au format A 4, en français — car rédigée par le rédacteur en chef adjoint et responsable de l’édition en français de la revue Vinum, Alexandre Truffer —, et traduite en allemand et en anglais. Les chiffres se démodent et ceux de 2017 n’étaient pas les meilleurs de l’histoire, puisque ce fut l’année la moins productive du vignoble, largement compensée par 2018, dont il n’est pas tenu compte. La mise en valeur des cépages et de leurs arômes et goûts est très originale. Le descriptif des six régions (dans cet ordre : Genève, Vaud, Trois-Lacs, Valais, Tessin et Suisse alémanique) assure à chacune une égalité de surface dans l’ouvrage, qui, toutefois, ne représente pas leur force sur le marché du vin suisse…

Les bons copains de Jérôme !

Bardé de ses titres d’ambassadeur du Mondial du Chasselas (dont le journaliste de Vinum Alexandre Truffer vient de reprendre la présidence de l’Association pour la promotion du chasselas), de commandeur de l’Ordre des vins vaudois, de sommelier de l’année 2015 pour GaultMillau, sans oublier son rôle de «docteur» de la Fête des vignerons, Jérôme Aké Béda ne pouvait échapper à ses (sympathiques) travers. Avec l’aide de «son nègre» (sic !) Jean-Charles Simon, l’Ivoirien tombé dans le chasselas de Lavaux il y a tout juste 30 ans, favorise ses copains (et copines) dans le vignoble et privilégie le chasselas (une trentaine d’exemples sur les 73 vins décrits). Mais pas que ! Bouclé en peu de temps, l’ouvrage des deux compères, qui tiennent rubrique ensemble dans l’hebdomadaire Le Régional, se lit avec plaisir. Simon y va de quelques jeux de mots et de textes synthétiques. Et Jérôme fait du Aké Béda baroque, commentant ici ou là ses TGV (comprendre «très grands vins»). Outre le chasselas, il apprécie les assemblages rouges (une dizaine), les merlots (presque autant), les pinots noirs, les syrahs et les gamays (5 exemples à chaque fois).

On n’échappe pas à la Fête des vignerons et à ses deux cuvées de prestige du millésime 2017, issues des vignes sous contrôle de la Confrérie, un Dézaley, remarquable de consistance, de gras et de fraîcheur, servi à l’apéritif de vernissage du livre sur la terrasse de l’arène veveysanne, vinifié par Obrist, et un Yvorne, bien mollachu, signé Badoux,  mais qui, ont droit tous deux au même commentaire générique… Le sommelier et maître de salle de l’Auberge de l’Onde à Saint-Saphorin fait des choix de proximité, avec une quarantaine de vignerons vaudois, treize Valaisans, sept Tessinois, etc., Et un seul Grison, aussi incontournable que la Valaisanne M.-Th. Chappaz (citée pour un rosé!), Daniel (et Martha) Gantenbein, qui figure dans les deux ouvrages cités, comme quelques autres, en plus des «doublons» de la Mémoire des vins suisses (une quinzaine). L’autre tour de force est pour le photographe de mode Dominique Derisbourg. Il a su capter en un seul rendez-vous, où chaque vigneron apportait la bouteille du vin choisi, un «instantané» d’une belle intensité.

Quant à Jean-Charles Simon, il a été impressionné par la présence des jeunes femmes dans la relève des meilleurs domaines suisses. Et par le fait que «tous les vignerons réfléchissent à la biodynamie, pour maintenant, bientôt ou éventuellement». Choisi pour son Sauvignon Ribex en barriques, et non son Dézaley La Médinette, le patriarche de Cully, Louis-Philippe Bovard, fusille la biodynamie à Lavaux. Pour Bovard, impossible de persévérer en bio(dynamie) à Lavaux, parce que les parcelles sont trop petites, peu accessibles et impossibles à travailler mécaniquement. Mais le lecteur n’a pas la réplique «en direct» de Blaise Duboux, le président du cercle vertueux Arte Vitis et membre actif de Lavaux Vin Bio. On reste dans le registre du clin d’œil et du trompe-l’œil.

Mais ça se laisse voir, et même boire, comme un chasselas d’apéritif.

Sur Internet :

«Swiss Wine», Sue Style, bergli.ch, 34,90 fr. ; «Les 73 vins à boire pendant & après la Fête des vignerons 2019», leregional.ch, 45 fr. ; brochure (gratuite) à commander à info@swisswine.ch

Paru dans Hôtellerie & Gastronomie Hebdo du 11 septembre 2019.