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Posté le 10 novembre 2015 dans Actus - News

Bordeaux 2013 : passés-bradés les primeurs

Bordeaux 2013 : passés-bradés les primeurs

C’était à Genève, le lundi 9 novembre 2015. L’Union des Grands Crus était de passage au Kempinski. Les «châteaux» présentaient un unique millésime, le 2013. Exercice à la fois schizo et maso quand on sort d’un automne 2015 formidable, qui laisse augurer de très beaux vins (et de prix à la hausse).

Par Pierre Thomas

Table de tri devant le cuvier du Château Lagrange, en 2013

Table de tri devant le cuvier du Château Lagrange, en 2013 (photos Pts)

2013, on s’en souvient. J’étais retourné pour une visite-éclair dans le Médoc à mi-septembre, le fameux week-end où la pourriture blanche, dans un orage tropical, s’était répandue comme la vérole sur le bas clergé. Le lundi, les machines à vendanger s’étaient arrêté de tourner à plein régime. Toutes les installations de tris avaient été utilisées (et rentabilisés, pour les plus sophistiquées). Les sacs de sucre s’entassaient entre les barriques. Déjà, le millésime donnait mal à la tête aux viticulteurs et œnologues, comme l’avait titré un magazine français. Puis il y eut les lamentations sur les prix, comme d’habitude. Et les primeurs. Et 2014, dit-on supérieur à 2013. Il faut dire qu’elle avait mal débuté, cette fichue année en 13 : coulure au printemps, froid, du jamais vu depuis 1991, puis chaud et froid tout l’été. «Une année compliquée», comme on l’a dit.

Du 100% cabernet sauvignon

P1150361Quelques uns ont fait des choix drastiques, comme La Lagune, où Caroline Frey nous avait reçu avec son directeur de cave, Patrick Moulin (photo ci-contre), qui nous avait confié alors qu’une telle vendange, dans les années 1970, n’aurait tout simplement pas pu être vinifiée. La Lagune n’a pas présenté publiquement son vin jusqu’en octobre dernier à Londres : c’est un assemblage des meilleurs cabernets sauvignons de la propriété, à l’exclusion de tout autre cépage. Une bouteille historique donc, tirée à 20’000 exemplaires, élevées comme un grand vin, avec juste, sur l’étiquette la mention «Les cabernets sauvignons». Un choix que Pichon-Comtesse a aussi fait — mais le vin n’était pas présenté à Genève. Un bel exemple de vin au nez floral de violette, de lys, marqué par le cépage, certes, mais l’élevage a corrigé l’aspect variétal, clamant les tanins, fermes mais pas verts, sur une note de graphite en fin de bouche.

Du tri et de l’assemblage

Si le merlot avait payé un lourd tribut au climat «compliqué» — mais qui pourrait bien préfigurer les «accidents» à répétition auxquels on peut s’attendre avec le réchauffement climatique —, le petit verdot avait bien tenu face à la redoutée pourriture grise. De fait, Latour-Martillac en a 8% dans son assemblage, pour 32% de merlot et 60% de cabernet-sauvignon : c’est un des vins que j’ai le plus apprécié, sur des tanins fins, ni verts, ni amer, et sans une acidité souvent présente, mise en exergue par le manque de structure des vins. J’avais vu le beau travail de sélection par satellite des parcelles au Château Saint-Pierre : le résultat est remarquable, avec un vin concentré, chaleureux, long et dense, moderne. Le tri minutieux a porté ses fruits au Château Lagrange, où je m’étais rendu, avec un résultat très correct et 75% de cabernet sauvignon, 21% de merlot et 4% de petit verdot.

Dans les coups de cœur, le Domaine de Chevalier (rouge) est remarquable, charnu, gras. Beau travail à Haut-Bailly, à la fois souple et puissant, avec un joli potentiel. Nez de café, de moka sur La Louvière, toutefois pénalisé en fin de bouche par une pointe de verdeur… que n’a pas Smith Haut Lafitte et sa rétro fruitée. Sur la rive droite, Clos Fourtet, au nez mûr, puissant, s’en tire avec les honneurs. Style moderne à Lascombes, avec du bois toasté et encore du moka, qu’on retrouve à Rauzan-Ségla, avec une dimension en plus, et de l’élégance, rare sur le millésime…

Les deux Barton valent le détour : le Langoa, un peu rustique, d’une rare et bonne mâche, et Léoville, puissant, gras, et sa finale sur le graphite. Et du côté des liquoreux ? La pourriture grise si redoutée est ici le botritis cinerea si attendu — et il y en a eu ! Le Château de Fargues est somptueux, d’un équilibre miraculeux. Sorti de cave à cent euros la bouteille : la revanche d’Alexandre de Lur Saluces sur Yquem, qui n’a pas fait de vin en 2013.

Prix primeurs cassés

Et les prix ? L’équation est simple : sous réserve de la quantité mise en marché dans l’excellent millésime 2015 (en qualité et en quantité!), de la dégustation après mise en bouteille des 2014, plus classique et moins courts en potentiel et en bouche, les 2013 vont se retrouver bradés dans les deux ans qui viennent…

L’amateur qui se serait contenté d’acheter des bordeaux en 1985, 1990, 1995, 2000, 2005, 2010 et 2015 — oui, tous les cinq ans seulement, pour les fruits d’une plante pérenne et d’une économie qui doit vivre année après année, aurait fait le meilleur des choix! On frise le «bordeaux-bashing»!

©thomasvino.ch