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Posté le 15 septembre 2016 dans Vins européens

Bulgarie: la renaissance des coteaux du Danube

Bulgarie: la renaissance des coteaux du Danube

En face, c’est la (morne) plaine roumaine. Mais, rive droite du fleuve, ce fut, un jour, le plus fécond vignoble en coteaux de la Bulgarie, que veut faire revivre un investisseur, ancien haut fonctionnaire, et sa famille. Visite guidée.

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Pierre Thomas, de retour de Plovdiv (texte et photos)

Sur la carte de la Bulgarie, les régions viticoles couvrent presque tout le territoire : en haut, de gauche à droite, le long du Danube, des taches vertes ou oranges, rappel de la présence de vignes dans de nombreux lieux au nord du Grand Balkan, la Stara Planina ou «vieille montagne», qui sépare le nord du sud du pays, et de la Thrace, région historique, à cheval entre la Bulgarie, la Grèce et la Turquie. Homère évoquait déjà ses nectars. C’est même là que le culte de Dyonisos, le Bacchus grec, est né : il était la divinité principale des Thraces. Et aujourd’hui, Plovdiv, ville européenne de la culture en 2019, en est le chef-lieu, à trois heures de route de la capitale, Sofia.

Un vignoble victime de la perestroïka

On le sait peu à l’Ouest, mais Mikhael Gorbatchev sonna le glas d’un commerce fécond, en mettant ses ouailles au régime sec, à la fin des années 1980 : les vins bulgares abreuvaient jusqu’alors tout le «marché commun communiste» (Comecon). Un demi-siècle durant, on produisit à grande échelle des vins de bas de gamme, destinés à la Russie, à l’Allemagne de l’Est, à la Pologne et aux pays baltes.

Pourtant, à Pleven subsiste encore le premier musée de la vigne de Bulgarie et on y fonda une école de viticulture et d’œnologie en 1890 : on est à deux heures de voiture d’Oryahovo et du Château Burgozone. On est là dans une «indication géographique protégée» (IGP), Côte de (ou du) Danube. Une famille a décidé de redonner vie au vignoble de la rive droite du Danube.

Stefan burgo_famille_marinovMarinov est expert en finances. Du mirador au-dessus de la salle de dégustation plantée dans les vignes, qui s’étendent sur un replat, un peu vallonné, entre 120 et 180 m. d’altitude, il explique :«Nous sommes venus comme investisseurs. Ici, on a fait les plus fins vins bulgares durant des dizaines d’années. Nous voulons redonner de la grandeur aux vins bulgares. Le sol, de calcaire et de loess, le climat, certes humide, mais chaud et toujours venté, et l’Histoire, entre Rome et Byzance, nous sont favorables.»

Né à Sofia, avant d’acheter ces 100 hectares, plantés il y a dix ans, M. Marinov n’avait «jamais mis les pieds ici». Avec sa femme et sa fille, Biliana, ancienne employée d’une grande banque suisse au Luxembourg, il se démène pour faire connaître des vins «plus fins, moins boisés que ceux de la Thrace».

La course aux médailles

Au Concours Mondial de Bruxelles, qui se déroulait ce printemps à Plovdiv, deux blancs, un assemblage de chardonnay, de sauvignon et de viognier, Iris, et le viognier pur, ont décroché une médaille d’or. Pour se faire connaître, Château Burgozone, une construction en béton brut sur le coteau du Danube, participe à de nombreux concours et collectionne les médailles. Son chardonnay sur loess 2015 est agréable, vif et sans lourdeur. En rouge, le cabernet franc 2012, d’un cépage qui se plaît bien en Bulgarie, où le climat rappelle la vallée de la Loire, est aussi une réussite ; un jus bien mûr, sans arômes végétaux, «c’est notre vin terroir». Les deux assemblages rouges, Collection Philippe 2012, à majorité cabernet sauvignon, avec un petit tiers réparti entre le merlot et la syrah, et Iris 2012, à base d’un hybride, egiodola, de marselan, de cabernet et de syran, montrent du doigté dans l’élevage, et une certaine complexité, sur des arômes bien mûrs.

Dans un monde où la Bulgarie doit faire «oublier les vins supercheaps de l’époque soviétique» et qui espère «plaire au consommateur global», le retour vers des cépages indigènes se fait progressivement et en deuxième vague : on vient d’y replanter 6 hectares de gamza, le kadarka du centre de l’Europe, un rouge riche, tannique et puissant, et du tamyanka, un muscat blanc à petits grains.

burgo_hotelPour attirer les oenophiles sur les bords du Danube, le nouveau château veut aussi ouvrir un hôtel et un centre de santé à base de pépins de raisins, directement sur la cave : pour l’instant, une grille ferme la cour intérieure. «Nous ne sommes pas hôteliers : nous voulons trouver un partenariat avec des professionnels», confient la famille.

Secrètement, les Bulgares, qui passaient pour les mieux «intégrés» dans l’empire communiste, espèrent que les Russes fortunés vont revenir : la crise financière à Moscou, l’annexion de la Crimée par la Russie, l’instabilité en Ukraine ou le boycott de la Turquie (que Poutine a levé au printemps 2016, avant l’«état d’urgence» décrété par Ankara!) font souffler le chaud et le froid sur ces espoirs…

Les coups de cœur de Bessa Valley

Le domaine exporte en Belgique, notamment des vins de cépages chez Carrefour, au Luxembourg, en Chine et aux Etats-Unis. Mais pas encore en Suisse, déplore Biliana. Elle n’a pas eu la chance de tomber sur le «master of wine» et négociant zurichois Philippe Schwander, comme le domaine de Bessa Valley, à une heure de route à l’ouest de Plovdiv, qui exporte en Suisse plus de 50’000 bouteilles. Le fameux propriétaire de Saint-Emilion, le comte Stéphane von Neipperg (Canon La Gaffelière, La Mondot

Mark Dworkin, oenologue de Bessa Valley.

Mark Dworkin, oenologue et directeur de Bessa Valley.

te), est tombé amoureux de cette combe, orientée sud-ouest, sur un terrain très calcaire, étagée de 150 à 300 m. d’altitude, dans un climat continental, où le vignoble s’étend sur près de 150 hectares. L’hiver y est très rigoureux — la vigne a gelé en 2012 — et, en été, le thermomètre grimpe à plus de 40 degrés. Avec une poignée d’investisseurs, dont l’Allemand Karl Hauptmann (présent en Roumanie, en Géorgie et en Chine), il a engagé l’œnologue Marc Dworkin, également directeur de l’exportation.

Pas d’œnotourisme et pas de chichi dans la cave, avant tout efficace, avec ses grandes cuves en ciment et son chais à barriques. A base de merlot (55%), de syrah (21%), de petit verdot (15%) et de cabernet sauvignon (9%), la cuvée de base Enira 2011, à près de 150’000 bouteilles, est fraîche, un rien boisée et d’un bon équilibre. La Réserve 2011 monte d’un cran, avec 50% de bois neuf, et des arômes chocolatés. D’autres rouges sont plus confidentiels, comme la Grande Cuvée 2011, puissante, au boisé fondu et à la rémanence sur le cassis, ou une pure syrah, un peu végétale, aux tanins fermes. En attendant un blanc, de marsanne, roussane et viognier. Mais pas de mavrud, un puissant cépage rouge, sinon en assemblage peut-être, confie l’œnologue.

Pour se démarquer, la Bulgarie devra dépasser le cliché de l’image de «bordeaux du pauvre», et miser à nouveau sur les mavrud, melnik, pamid, rubin ou mysket, cépages qu’elle a abandonnés petit à petit. Voire rétablir le saperavi, ce rouge qui fait merveille en Géorgie, et que les Russes avaient aussi imposés, comme le rkaziteli, qu’on trouve encore un peu avec du dimyat, pour varier les blancs… internationaux.

Paru dans Hôtellerie et Gastronomie Hebdo en été 2016.

©thomasvino.ch