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Posted on 1 mai 2024 in Vins italiens

Dossier: L’Alto Piemonte et son embellie viticole

Dossier: L’Alto Piemonte et son embellie viticole

C’est une région au revers sud du Mont-Rose qui fait partie des «cités européennes du vin» 2024. Reportage dans la Valsesia pour découvrir le nebbiolo prometteur. En fin de document, les notes sur les vins rouges de l’Alto Piemonte, dégustés le 11 mai au Castello di Novara. Une page sur le même sujet est parue dans le magazine encore! du 12 mai 2024, texte à la fin de ce fil. 

Par Pierre Thomas, texte et photos

On est bien au Piémont. Mais pas dans les Langhe ou le Roero, mis de côté. Le projet des «cités européennes du vin» 2024 est éclaté dans des régions moins connues des amateurs de vin. Une vingtaine de bourgades viticoles sont concernées dans le «grande Monferato», au sud et au nord d’Asti, et l’Alto Piemonte. Ainsi, au château de Novare se tiendra du samedi 11 au lundi 13 mai une  exposition-dégustation sur les appellations du nord du Piémont regroupées dans le «Consorzio di tutela Nebbioli Alto Piemonte».

A la gloire du nebbiolo

Le ton est donné : le grand cépage rouge du Piémont, le nebbiolo, est à l’honneur sur les 727 hectares de la région, soit la superficie de Barbaresco. Mais ici, les crus sont sept : deux, Gattinara et Ghemme, ont obtenus, dans les années 1990, leur classement en DOCG, l’étage supérieur de la hiérarchie italienne. Les autres doivent se contenter de la «simple» dénomination d’origine contrôlée (DOC), le trio Boca, Fara et Sizzano, dès 1969, puis Lessona et Bramaterra. S’ajoutent deux DOC, les Colline novaresi et les Coste della Sesia, qui mentionnent le nom du cépage.

A Boca, l’ancien système de plantation et de taille, la mayorana est entre le gobelet et la pergola, pour des vignes de 80 ans.

Le nebbiolo, appelé spanna, est attesté dans la région depuis 1266, mais la vigne remonterait à 700 ans avant notre ère, dans la région de Novare. Cette dernière, sous l’impulsion du puissant évêque, connaîtra des expéditions en bouteilles jusqu’au Vatican, attestées en 1596. Il s’agissait de gattinara, loué dans un poème à la gloire de Napoléon en 1810. Mais, en 1845, c’est le sizzano que vante le comte de Cavour, un des fondateurs de l’unité italienne, qui fera planter le nebbiolo chez lui, à Grinzane, près de Barolo. Le Turinois cite le rouge local comme «vin de luxe», apte à rivaliser avec les meilleurs bourgognes.

Vignes victimes de l’industrialisation

Au 19ème siècle, les coteaux de l’Alto Piemonte affichaient 40’000 hectares de vignes. Et la Suisse importait des vins rouges de cette région et de la Valteline, le vignoble indigène étant voué au blanc… Et puis, l’économie vitivinicole s’effondra. Quelques rares coopératives ont entretenu le flambeau, avec des raisins livrés par des vignerons du samedi, quand ils n’étaient pas occupés dans les usines de tissage de laine de Biella ou de robinetterie de la Valsesia.

Après l’oïdium et le mildiou, le phylloxéra a sévi. Le sursaut viticole n’est intervenu qu’il y a une vingtaine d’années. Comme à Boca, qui vivra son marché local durant trois week-ends, du 18 mai au 2 juin, au pied du mont Fenera, seul massif calcaire au milieu des restes d’un supervolcan qui provoqua une des plus puissantes explosions de la planète, il y a 280 millions d’années. Et dont le cratère, la caldera, a basculé sur la tranche. On trouve des roches volcaniques, très acides, et du porphyre de toutes les couleurs, émietté en gravier, dans les hauts de Gattinara, à Boca, et charrié par les cours d’eau, à Ghemme, notamment.

Christoph Künzli et ses foudres en chêne autrichiens.

Au-dessus du supervolcan

Sur le piémont, Boca bénéficie de la complexité de ce sous-sol. Jadis, 3’000 hectares de vigne garnissaient les contreforts du mont Fenera. Aujourd’hui, ils sont une quarantaine, cultivés par une douzaine de vignerons. Et c’est un Grison, Christoph Künzli, qui est le plus important acteur de Boca. Son domaine Le Piane produit 70’000 bouteilles par année. Marchand de vin, il a appris à faire du vin en Toscane, où sa famille passait ses été. En 1995, le Suisse rencontre un viticulteur âgé, Antonio Cerri, qui lui cède son domaine. C’est toujours là que Le Piane a sa cave, agrandie en 2021, outre un caveau de dégustation à Boca. Sous ce simple nom, il produit un des vins les plus prestigieux de l’Alto Piemonte, assemblage de 85% de nebbiolo et de 15% de vespolina, élevé dans des foudres de chêne de Slavonie durant quatre ans.

Vinificateur autodidacte, qui se méfie des œnologues, Christoph Künzli, sexagénaire, songe à passer la main. La société par action, propriétaire du domaine, est suisse, mais la majorité du capital est détenue par des Finlandais, passionnés par la vigne et rencontrés par hasard. Le Grison a réussi aussi à former une équipe motivée, à qui il remettra les clés de Le Piane, de ses 4 ha de vieilles vignes cultivées selon le système de la «maggiorina» (entre le gobelet et la pergola) et ses 7 ha récupérés de dizaines de propriétaires ou reconquis sur les terrasses envahies par les châtaigniers. C’est là son grand regret : «J’aurais voulu faire passer la surface du domaine de 11 à 15 ans. Mais la bureaucratie rechigne à redonner de la terre à la vigne. Quand je vois qu’il y a 25 ans, les rares vignerons étaient au fond du trou, je me dis que nous avons un avenir, même s’il est plus difficile de cultiver la vigne ici que sur l’Etna».

La plus fameuse étiquette du domaine Le Piane, le Boca, qui mérite de vieillir dix ans au moins…

Avec le réchauffement climatique, ce vignoble héroïque, situé entre 400 et 600 mètres d’altitude, bénéficiant d’un bel automne alpin, avec des cépages adaptés, a plus de chance que les régions méditerranéennes, c’est sûr !

Sur le net :

et

Ce reportage est paru le 1er mai 2024 dans Hôtellerie et Gastronomie Hebdo, dans cette forme:

https://www.hotellerie-gastronomie.ch/de/article/lalto-piemonte-et-son-embellie-viticole

 

Le meilleur de l’Alto Piemonte

Sur 50 vins rouges DOC.G dégustés au Castello di Novara, au salon de l’Alto Piemonte, le samedi 11 mai 2024.

***

Boca Doc 2020, Tenuta Guardasole, 80% nebbiolo, 20% vespolina, label bio (ci-dessous, le vignoble dans le coteau de la Traversagna)

Joli nez épicé, notes de créosote, de caca ; bon volume, puissant ; aromatique complexe, avec une finale sur du pruneau cuit et du tabac ; un peu chaud en finale (13,5% alcool).

Bramaterra Doc 2020, Odillo Antoniotti, 70% nebbiolo, 20% croatina, 7% vespolina, 3% uva rara

Nez très jeune, presque fermentaire ; attaque sur l’amande, les fruits rouges ; très jeune, mais prometteur !

Fara Doc 2015, Francesca Castaldi, 70% nebbiolo, 30% vespolina

Nez de framboise écrasée ; très élégant, bon volume, note d’évolution positive, sur la rose et l’amande ; bon soutien acide (24 mois de grands fûts, puis en bouteille)

Gattinara Riserva Docg 2019, San Francesco, Antoniolo, 100% nebbiolo, 18 mois en tonneaux, puis 18 mois en fûts de 30 hl, puis bouteille

Nez d’herbes sèches, avec des notes de poivre noir ; attaque ample, sur des arômes de cerise amarena ; belle matière, juteux et frais ; grande élégance.

Gattinara Riserva Docg 2018, Travaglini, 100% nebbiolo (40 mois en grands fûts, 10 mois en bouteille)

Beau nez, où le bois est encore bien présent ; attaque souple ; belle tenue en bouche ; un vin solide et puissant, mais un peu asséché par le bois, en finale — un style !

**

Boca Doc 2020, Silvia Barbaglia, 80% nebbiolo, 20% vespolina

Note de vieux bois, attaque fraîche sur les fruits des bois ; bon volume en bouche ; un peu amer et sec en finale.

Taille en magiorana, système entre le gobelet et la pergola, encore visible à Boca.

Bramaterra Doc 2019, Le Planelle, 80% nebbiolo, 10% croatina, 10% vespolina

Nez un peu fumé ; attaque fraîche, bon volume, plein et ample ; finale sur des notes de chinotto, avec un zeste d’amertume. (18 mois en fûts de 15 hl)

Fara Doc 2020, Lochera, Cantinoteca dei Prolo, 70% nebbiolo (36 mois en fûts moyens), 30% vespolina (36 mois en en barrique)

Nez ouvert, engageant, avec une note d’encens, d’armoire ancienne ; souple à l’attaque, mais bon volume et bonne longueur en bouche.

Gattinara Docg 2020, Franchino di Raviciotti Alberto, 100% nebbiolo

Nez complexe, avec quelques notes animales discrètes et de céleri, bon volume, plutôt souple, avec une finale un peu acide/amère.

Ghemme Docg 2020, Vigna Ronco al Maso, 100% nebbiolo

Nez un peu masqué (dommage !) ; attaque ample, suave ; bon volume en bouche, note rétronasale agréable et belle longueur.

Ghemme Docg 2018, Al Livelli, Mazzoni viticoltori, 100% nebbiolo, 18 mois en petits fûts et 18 mois en grands fûts

Notes d’évolution au nez, de cuir, de tabac ; attaque souple, puissant, un vin un peu suave et riche (14,5% alcool) ; un peu «old style» d’un millésime très chaud.

Ghemme Docg 2016, Chioso dei Pomi, Rovellotti, 85% nebbiolo, 15% vespolina, 36 mois en grands fûts de chêne suisse du Jura, du tonnelier Suppiger  (!)

Nez discret, avec une note de champignon de Paris et de bois ; bouche sur les fruits rouges confits et le pruneau sec ; finale suave et un peu sèche, «old style» !

Ghemme Docg 2016, Pietraforta, 90% nebbiolo, 9% vespolina, 1% uva rara (60 mois en fûts de 25 hl et en en tonneaux plus petits, de 3ème passage)

Nez de fruits rouges et traces de boisé ; attaque puissante, avec des notes de tabac et de cuir ; trame tannique serrée ; un vin brut, qui manque d’élégance.

Ghemme Docg 2016, Vigna Pelizzane, Torraccia di Plantavigna, 100% nebbiolo (48 mois en grands fûts)

Nez de goudron et de graphite ; attaque sur les fruits rouges compotés ; beau volume, puissant.

Lessona Doc 2020, La Badina, 100% nebbiolo, cultivé en bio (24 mois en grands fûts)

Nez un peu boisé, puis sur les fruits rouges, la fraise cuite, la cerise ; juteux en attaque, avec des notes acidulées, de canneberge ; finale suave sur des notes de pruneaux frais… original !

Lessona Doc 2020, Massimo Clerico, 100% nebbiolo (12 mois de barrique, puis 12 mois de grands fûts)

Nez d’herbes sèches, de vieux bois, avec des notes de goudron ; attaque élégante et finale un peu douce-acide et déjà des notes d’évolution, de cuir et de tabac.

Lessona Doc 2016, Tenuta Sella, 90% nebbiolo, 10% vespolina (48 mois en fûts)

Nez frais, avec une discrète note de géranium ; attaque fraîche, sur la menthe, volume moyen, de l’élégance, avec une finale légèrement amère…

Sizzano Doc 2020, La Riviera, 60% nebbiolo, 30% uva rara, 10% vespolina (30 mois en grands fûts)

Beau nez, complexe, presque floral, puis de fruits mûrs ; bon volume, finale acide-amère ; un vin qui paraît très jeune mais prometteur !

Enfin, deux vins de la Doc Valli ossolane nebbiolo superiore, de la région de Domodossola, certes moins puissants que les précédents, mais qui frisent la note de trois *** ; prunent est le nom local du nebbiolo, dont les deux vins sont issus à 100%

Prunent Diecibrente 2020, Cantine Garrone (15 mois en fûts)

Nez d’herbes sèches, de canneberge et de griotte sauvage ; un vin bien fait, mais un peu court en bouche, rapicolant, avec une finale acide-amère.

Prunent 2020, La Cantina di Tappia (12 mois en barriques usagées)

Nez d’herbes sèches, avec des traces de bois ; attaque juteuse, de l’élégance, avec une finale sur l’amande amère ; bon soutien acide, mais un peu séché par le bois…

Pierre Thomas, Novare, le 11 mai 2024 PDF téléchargeable ici:   ENC-Boca

In «Boca» al lupo

En italien, «in bocca al lupo» signifie «bonne chance». Cette chance qu’a eue le vignoble de Boca, au revers du massif du Mont-Rose, une petite appellation, ressuscitée depuis 25 ans par un Grison, Christoph Künzli.

Les sept appellations contrôlées, de Gattinara, la plus vaste, à Lessona, en passant par Bramaterra, Boca, Faro, Ghemme et Sizzano, font partie cette année des «cités européennes du vin», avec le Monferato, soit une vingtaine de lieux disséminés dans le Nord de l’Italie. Mais sans les Langhe et les prestigieux crus de Barolo et de Barbaresco. Du reste, l’ensemble de l’Alto Piemonte ne représente qu’une surface équivalente à Barbaresco, soit 700 hectares de vigne, sur les coteaux des cours d’eau, issus du Mont-Rose, ou sur des collines.

La soixantaine franchie, Christophe Künzli, est devenu incollable sur les vignobles du pied des Alpes, côté sud. Il rappelle qu’avant la destruction par le phylloxéra, arrivé ici en premier en Italie, le vignoble était plus vaste que celui du Piémont et de la Toscane et totalisait 40’000 hectares. L’artisan de l’unité de l’Italie, le Turinois comte de Cavour, francophone né d’une mère genevoise, tenait les vignes du versant sud du Mont-Rose dignes de produire des «vins de luxe» capables de rivaliser avec les bourgognes et les bordeaux. Dans le cœur (et les papilles !) des amateurs de vin d’aujourd’hui, le nebbiolo a rejoint le pinot noir, par la finesse des arômes et des tanins, l’acidité en plus. La vigne, ici, revient de loin. Les maladies, comme le mildiou, l’oidium, puis le ravage du phylloxéra, mais aussi l’industrialisation, avec les usines de textile et de robinetterie, ont privé la viticulture des bras nécessaires, sur les terrasses escarpées des villages viticoles. Car on est là dans une sorte de «viticulture héroïque»… Notamment à Boca.

Marchand de vins originaire de Davos, Christoph Künzli a débarqué à Boca à la fin des années 1980. Son père avait acheté une maison avec quelques vignes en Toscane. Et c’est là qu’il s’est exercé, «en faisant du chianti par hobby». A 40 ans, il cherchait un domaine. Un ami vigneron toscan, Paolo de Marchi (domaine Isole e Olena), originaire de la région, et qui allait y revenir à Lessona, lui fait déguster un vin d’un vigneron de Boca, Antonio Cerri, qui mourra octogénaire, en 1997. Künzli reprend sa cave, dans la plaine.

Les vignes, elles, sont dans les collines, où les châtaigniers gagnent chaque année du terrain. Le Grison renverse la tendance, va trouver les héritiers des parcelles. Pour un hectare de Le Piane, le lieu-dit qui a donné le nom au domaine, il doit convaincre cent propriétaires… Là où les vieux ceps sont encore plantés en «maggiorina», un mode de culture entre le gobelet et la pergola, il s’efforce de les conserver. Les 3 hectares donnent une cuvée de pas moins de 13 cépages complantés, récoltés et vinifiés ensemble, comme à châteauneuf-du pape. Les sept autres hectares livrent notamment le vin phare, le Boca. Le producteur suit à la lettre la recette de son prédécesseur, «en plus soft» : de la vendange bien mûre, récoltée durant l’été indien des pieds du Mont-Rose («des journées chaudes et des nuits froides, comme à Davos !») à fin octobre, un assemblage de 85% de nebbiolo et de 15% de vespolina, égrappés, des levures naturelles, une longue macération de 60 jours, et quatre ans dans de grands fûts de chêne de Slavonie, sans filtration. «J’interviens le moins possible. Et c’est ça le vin pour moi. Je goûte mon vin à chaque étape, c’est tout. Ici, c’est facile : on a de grands raisins et il n’y a rien à corriger en cave.» Le résultat est là : un mélange juteux de fruits rouges et de cerises, des tanins fondus, mais une rapicolante acidité et, finalement, de l’équilibre. Le maître mot du «goût juste» !

Reportage paru dans encore! le 12 mai 2024. 

Où et quand déguster ?

A Boca, la vigne, tombée de 3000 hectar5es à quelques ceps rachitiques il y a 70 ans, est remontée à une quarantaine d’hectares depuis les années 2000, cultivés par une douzaine de vignerons. Des jeunes, comme Davide Carlone et Marco Bui (Guardasole), à Grignasco, et notamment des filles ou petites-filles de vignerons, Anna Sertorio (Podere Ai Valloni, la plus ancienne cave de Boca), Elena Conti (Castello Conti) et Silvia Barbaglia, proposent leur version de ce cru. Dans le sillage de Le Piane, de Christoph Künzli, qui cultive et vinifie un quart de la DOC (dénomination d’origine contrôlée), ces vins sont valorisés à hauteur de 35 à 60 euros (Le Piane), pour un rouge qui passe au moins 18 mois en fûts (et n’est mis en vente qu’après 34 mois) et s’améliore sur 10 à 20 ans.

Les vignerons ont édité une carte de sentiers à travers les collines, dans le Parc naturel du Monte Fenera, éminence calcaire jouxtant le Geopark volcanique de Sesia Val Grande, reconnu par l’Unesco. Du spectaculaire vignoble de Traversagna, un petit col (450 m. d’altitude), aimé des cyclistes, la vue sur le Mont-Rose est stupéfiante.

En 2024, les caves ouvertes italiennes ont lieu du 25 au 26 mai et le 51ème marché des vins de Boca, sur les trois week-ends du 18 mai au 2 juin.

www.bocapiane.com

www.davidecarlone.com

www.tenuteguardasole.com

www.vinibarbaglia.it 

www.castelloconti.it

www.podereaivalloni.wine 

© thomasvino.ch