Une chronique automnale du Cusio
On finira par le savoir : je cultive la dolce vita en Italie. Où j’ai vite été rattrapé par la fureur de déguster. Il eût fallu ne pas choisir une région viticole — mais où que l’on soit, dans la péninsule et sur ses îles, on est à un jet d’un vignoble ! Orta, c’est le nord du Piémont, au bord d’un petit lac, parallèle au plus grand et biennommé Lac Majeur.
Ses rives se partagent entre les provinces de Novare (capitale du gorgonzola et future Sillicon Valley, si l’on en croit la presse du jour…) et de VCO. Le V représente Verbania, sur le lac Majeur et le O, la vallée d’Ossola, qui dévale des Alpes en passant par Domodossola. Entre les deux initiales, le C, de Cusio, le nom que les Romains donnèrent au lac d’Orta.
L’autre samedi, au pied de mon palazzo (qui veut dire immeuble de plusieurs appartements en italien), sur l’une des plus antiques piazza salotto (bordée de cafés où on y cause comme dans un salon depuis le 14ème siècle, face à l’île de San Giulio, un des plus beaux paysages d’Italie), se déroulait une fête du vin (et de la bière artisanale). La deuxième du genre. Météo chagrine, elle fut prolongée le soir d’un jour étonnamment lumineux mais frais, et annulée le lendemain, où il pleuvait à verse, comme prévu. Et qui augure des alternances au pied des montagnes, dans l’ère promise du réchauffement climatique.

Un salon des vins permanent
A dire vrai, le salotto dei vini est permanent à Orta. Quatre estaminets bachiques sont disposés dans un rayon de 50 mètres. Pan & vino, sous les arcades, annonce la couleur, avec une tradition de l’aperitivo (un verre de vin servi autour de midi et de 19 h., avec un accompagnement de charcuterie, de fromages et d’olives) et d’excellents crus, pas forcément piémontais. A Re di Coppe, et son alignée de tables à l’extérieur et son ambiance de vieux café avec cheminée, le patron accompagne aussi les vins servis au verre (bien choisis) d’un en-cas. (en photo ci-dessous, un verre d’Alta Langha, dessiné par Giorgetto Giugiaro).

Juste derrière, dans une petite rue parallèle au couloir central, Al Boeuc, vaut le (petit) détour, à l’ombre de ses parasols ou dans une antique cave. Là, les flacons sont bien en vue et alléchants ! Et un petit nouveau a remplacé le tabacchi (et kiosque à journaux) du bourg, Cella Grande, de l’entreprenante famille d’agriculteurs Bagnod, qui ne sert des fromages et des salaisons et huile d’olives de son vaste domaine, complété par des vignes du côté du lac de Viverone. Si on veut une illustration complète du blanc des collines novaraises, l’erbaluce, qui n’a droit d’afficher son nom de cépage qu’avec son lieu de production, Caluso, on est au bon endroit : sec et simple, plus gras et en barrique, mousseux en méthode Charmat ou traditionnelle, et même vinifié en amphores de terre cuite dans le lac de Viverone, à 230 euros le flacon ventru (oui, 230 euros !), et suivi par l’œnologue piémontais Donato Lanati.
Des Boca pour fines bouches
Des erbaluce qui n’osent pas dire leur nom, il y en avait une série sur la piazza Motta, l’autre samedi. J’ai bien aimé le Lucione (…luce – lucione, vous l’avez ?) de Silvia Barbaglia, très tendu et frais, mais d’une structure ample. Cette fille d’œnologue qui a repris le domaine familial propose un Boca, solide et bien élevé en barriques, en 2020. A l’opposé d’une propriétaire du premier domaine inscrit au registre de la dénomination d’origine contrôlée (DOC) Boca, en 1969, l’avocate de Turin Anna Sertorio, le Podere ai Valloni, dont le Boca Christiana 2020, élevé trois ans en foudres, est d’une belle élégance. C’est, depuis quinze ans, le seul domaine en bio certifié de la DOC. Compter 50 euros la bouteille pour ce cru aussi confidentiel que réputé.
Moins dispendieux, le Lozio du petit domaine Santuvario, à Borgomanero, n’a pas droit à l’appellation Boca, même si les vignes s’y trouvent. On est là dans un registre plus puissant, comme sur l’original assemblage de base, composé de 50% de nebbiolo et d’une dizaine de cépages rouges divers, issus pour une part de vignes cultivées en maggiorina (qui combine gobelet et pergola). Le Boca, lui, est issu, en général, de 70% à 80% de nebbiolo, complété par de la vespolina et de la croatina, que Santuvario propose en purezza, tandis que le Podere ai Valloni fait goûter une très jolie vespolina, fraîche et bien poivrée, qui rappelle la mondeuse. On peut aussi apprécier le pur uva rara (rare parce que la grappe est lâche et les raisins peu nombreux) de Francesca Castaldi, dont le Fara DOC, à 80% nebbiolo complété par 20% de vespolina, demeure un modèle d’élégance à la longue persistance en 2021 (30 euros).

Un salon des curiosités transalpines
Deux jours plus tard, j’ai remis ça à l’invitation de Giovanni, l’enthousiaste sommelier (juste pas encore diplômé) de La Buvette. C’est le plus charmant lieu d’Omegna, à l’extrémité nord du lac d’Orta, le seul à se jeter dans une rivière non pas au sud, mais au nord, et dont les eaux vont se perdre dans le lac Majeur. On est toujours dans le Piémont, non dans la province de Novare (comme à Orta), mais dans le VCO. Une famille d’industriels a ouvert cette œnothèque-épicerie fine il y a trois ans, puis a repris un hôtel logé dans un ancien couvent au centre d’Omegna, renommé Amelié. Et c’est là que ce tenait un petit salon des vins de toute l’Italie, que La Buvette a l’intention de distribuer à d’autres restaurants.

Une sorte de cabinet des curiosités ! J’y ai retrouvé un des fils Tedeschi, dont les amarones restent des archétypes de grands vins rouges, certes à partir de raisins passerillés, donc affichant près de 16% d’alcool, mais rigoureusement secs et d’une ampleur aromatique remarquable, comme le haut de gamme, le Monte Olmi 2019 (70 euros et plus). A la volée, belle dégustation d’une gamme complète de barberas de Gianluca Morino, de Cascina Garitina, qui fut président du consortium de Nizza Monferrato, avant la promotion en DOCG en 2017 (avec le 2014). Au passage, Nizza a laissé tomber le nom du cépage, la barbera donc, pour montrer la prééminence du terroir et de l’élevage prolongé, aussi.
En autres vins piémontais, j’ai bien aimé le Roero Riserva de la délicate année 2023 de Giuseppe Gallino, de Canale, un pur nebbiolo en devenir. D’un autre jeune émergent, du domaine Agnelli Viassone, à Diano d’Alba, qui sortira son premier barolo (millésime 2024) en 2028, un Langhe nebbiolo 2024 prometteur, et un intéressant riesling rhénan 2024, bien typé et d’une belle fraîcheur. De la Ligurie, un autre blanc d’un minuscule domaine à Castiglione Chiavena, Il Mulino di Barry, le Beppin 2025, tiré de la rarissime bianchetta genovesa, en DOC Portofino. Le même producteur propose un vermentino 2025 partiellement passé en barriques, plus structuré.
Des rouges surprenants de fraîcheur
Des rouges m’ont étonné, comme ce pur casavecchia 2021, Cimmarino, de la Cantina di Lisandro, en Campanie, qu’on soupçonnerait élevé sous bois, avec ses notes balsamiques, qui ne passe pourtant qu’en inox, et ne titre que 13% d’alcool. Comme, du même producteur, le Poderi Bosco 2020, un pallagrello nero, au nez fumé et goudronné, plein de fougue. Deux vins d’un excellent rapport qualité-prix (autour de 20 euros).
De la gniaque, il y en a aussi dans les syrahs toscanes d’un producteur qui a eu une autre vie à Paris, Luciano di Fani, de l’agritourisme Il Querciolo, dans le Val di Chiana. L’Occhio di Civetta 2025, issu de sept clones de syrah, la plupart de souche française, sur trois porte-greffes différents, présente un nez un peu animal, mais s’avère sec et droit en bouche. La version plus sophistiquée, élevée en barriques, Gruccione 2022, s’exprime sur la puissance et une belle structure aux tanins fondus. Mais, avertit le producteur : «J’avais l’ambition de faire un Cornas… Oubliez les syrahs rhodaniennes ! Le cépage est un migrant. Les syrahs toscanes sont d’un autre monde.»
Enfin, le pompon va à un vin comme seuls les Italiens savent les offrir : revenu du fond des âges, un Moscato di Saracena, de la Cantina Viola, en Calabre, composé de raisins passerillés auquel on ajoute du moût bouilli et donc concentré «maison». Le tout fermente lentement. Ce rare nectar bénéficie d’une protection de Presidio Slow Food depuis 25 ans. Ce passito di meditazione offrait un nez d’une belle dynamique, alliant la fraîcheur de l’abricot au moelleux des figues séchées, avec une délicate touche mentholée. «Parfait sur le gorgonzola», m’a glissé le producteur. Si fait : le fromage bleu moelleux en version dolce s’appréciait à la cuillère, au centre de la petite salle…
Et pour saliver une dernière fois, un plat servi à La Buvette d’Omegna…

©thomasvino.ch — Ce texte est aussi paru sur le blog Les5duvin.