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Posté le 12 mai 2008 dans Vins suisses

Valais — 2007, un millésime de vigneron(ne)

Valais — 2007, un millésime de vigneron(ne)

Newsletter de thomasvino.com, envoyée aux abonnés en mai 2008
2007, un millésime
de vigneron(ne)!

Les conditions climatiques particulières de l’année 2007 ont fait, notamment en Valais, que le millésime est déjà réputé «de vigneron(ne)». C’est-à-dire qu’il fallait savoir gérer ses vignes sans possibilité ni de «rattraper» le raisin en cave, ni de réaliser des prouesses à partir d’une matière première homogène. Je suis donc allé vérifier sur place, verre en main, chez Didier Joris, à Chamoson, et Marie-Thérèse Chappaz, à Fully, ce que signifie un et ce «millésime de vigneron(ne».

Forte tête du vignoble valaisan, fournisseur de conseils et donneur de leçons («pour quelques jaloux», lui-même dixit), Joris est une providence pour tout journaliste. Pas tant pour ses exploits — il vient de planter dans la caillasse, devant sa cave, des ceps de gallotta (croisement de gamay et d'ancellotta) nourris au goutte-à-goutte… — que pour la clarté de ses vues. Ainsi, il assure que le chardonnay et le cabernet sauvignon, qu’il avait plantés il y a vingt ans, seront arrachés : le 2007 est leur dernier millésime.
Un cycle végétatif un tiers plus long!

Dans sa petite cave moderne où le raisin est manipulé par gravité, 18 barriques de rouge et 21 de blanc. Pourquoi 2007 se distingue-t-il? «On n’a jamais vu un millésime si long entre la fleur et la vendange. En 2000 et 2003, il y avait eu 90 jours. En 2007, 115 à 120 jours, selon les cépages. Il y a aussi eu moins de feuillage, donc moins de jus, une pousse par à-coup. Un millésime difficile à accoucher ! Les merlots et les cabernets, franc et sauvignon, ont mal supporté ces écarts. Il était difficile d’obtenir une maturité régulière sur l’ensemble de la grappe. L’année démontre qu’en Valais, nous devons rester sur nos cépages de prédilection.»
Du païen au lieu du chardonnay

A 50 ans, Didier Joris ne cultive que 3 hectares et ne produit que 10'000 bouteilles (en 2000, il n’avait pas même un hectare…). Chez lui, le successeur de ce chardonnay qui faisait les délices d’un Roland Pierroz, est le «gentil blanc», le païen ou savagnin, «qui vieillit très bien». Le 2007, goûté à la barrique, est tranchant comme une lame, sous un nez complexe, presque safrané, minéral, avec une magnifique acidité — du nerf !
Joris a planté le païen en même temps que sa petite arvine, en 1999. Celle-ci, dégage des arômes d’agrumes, d’écorce de citron vert, prolongés par une certaine amertume ; sa longueur est bien appuyée par l’élevage en barrique, pas trop marqué. Puis la marsanne, de vieilles vignes (de 70 ans), mais de ceps tirés sur échalas, atteignant 2,20 m. de hauteur pour favoriser la photosynthèse, dégager les grappes et diminuer l'impact de la pourriture. Récoltée à 105° Oechslé, cette marsanne (dite «ermitage» en Valais) possède une belle ampleur, une formidable puissance et du gras. La barrique (100% neuve — Joris donne sa préférence à la tonnellerie Rousseau) lui communique encore de la vanille, qui se fondra avec le temps. Et le vin s’élargit littéralement en bouche. Restent l’amigne, de Vétroz, de vignes de 45 d’âge, en barrique toujours : un vin délicat, concentré, avec des nuances d’agrumes, et le (dernier) chardonnay, marqué par du gras et de l’ampleur, mais qui «égal à lui-même, sans grand potentiel, ne sera plus qu’un mauvais souvenir», Joris dixit…
Des syrahs sur le fruit

On passe aux rouges. Le «Noirien» de Saxon (rive gauche, 680 m. d’altitude), un pinot noir au beau fruité, entre la cerise noire et la griotte, d’une attaque fine, sur une belle texture et des tanins — la version 2007 paraît plus fruitée que d’habitude… Confirmation avec l’«Ophiucus», 75% de cabernet sauvignon, 15% de merlot et 10% de cabernet franc, très «cabernet», «variétal» comme disent les Chiliens. «Je vais arracher mon cabernet-sauvignon», assure Joris, avant de passer à la syrah, ou plutôt aux syrahs. Pas de «Osami», cette année, l’assemblage de ses cinq terroirs, mais une «Chamosite» (de Grû, Champlan, Arbaz et Ravanay) et la «Près des Pierres», trois barriques de vieilles vignes. Le premier, comme les autres rouges (et les blancs, du reste !), est encore une fois très fruité, poivré, souple, élégant (malgré les 14°3 d’alcool !). «Près des Pierres», paraît plus extrait, bâti sur l’acidité, avec des tanins fins. «On a vendangé en novembre. J’avais coupé la branche à fruit — une sur deux — et mes syrahs sont désormais taillées en Guyot.» Tous ces vins sont jeunes, certes, mais ils seront mis sous verre d’ici l’été : «Quand les vins sont clairs, j’aime les tirer». Et ils sont ni collés, ni filtrés, avec un minimum de SO2 pour les stabiliser, à la mise en bouteille.
Des fendants… à l’envers

Pas de secret dans ces vins : juste une marche à suivre adaptée au millésime (Joris a vendu une partie de ses rouges, hormis la syrah, en vrac). La démarche est la même chez Marie-Thérèse Chappaz, depuis six ans en biodynamie.
Dégustation sous la tonnelle (et par un peu de vent…) de La Liaudisaz, tandis que chacun est monté à sa vigne, à Fully. Au contraire de Joris, Marie-Thérèse Chappaz a quatre fendants. «Mon Puîné», de jeunes vignes, frais, souple, avec un soupçon de minéralité et une note anisée en finale, puis le Martigny («Les Bans»), au nez citronné, à l’attaque vive, mais d’une bonne longueur en bouche (alors que d’habitude «Les Bans» «font» leur malo, au contraire du «Président Troillet, en 2007, la vigneronne a inversé les «rôles»…), «Plamont» (Les Claives), au nez minéral, d’un bon volume, avec une pointe d’amertume en finale, et le «Président Troillet» enfin, au nez encore discret, à la fois minéral et citronné, puissant, d’une belle ampleur.
Un assemblage blanc tout neuf…

Ses autres cépages blancs (sylvaner, pinot blanc, païen, avec un peu d’ermitage et d’arvine) entrent dans la composition d’un «Grain Cinq», au nez de fleurs blanches, avec une pointe de curry ; cet assemblage blanc, nouveau en 2007, a du gras, de la structure, même s’il «doit être bu dans les trois ans», selon la productrice. Le «Grain Blanc», petite arvine sècle en barriques (un fût de 400 l. de la tonnelerie Saury), exhale encore des notes vanillées d’élevage, mais bien contrebalancées par les arômes typés du cépage, la rhubarbe et le grapefruit, avec une finale légèrement «bitter» et une belle acidité. Autre classique, l’ermitage «Grain d’Or», de 2006, passé dix-huit mois en barrique, où il a fait sa malo, au nez de fruits confits, presque résineux, tournant sur des arômes de gingembre, presque huileux, gras, long et au formidable potentiel de vieillissement… Comme chez Joris (sa marsanne, donc), l’ermitage est le vin le plus «grave» et «solide» de la cave.…et un mariage inédit en rouge
Dans les rouges — pas de rosé, en 2007, il y avait si peu de jus… —, «Ma Puîné», une dôle classique (pinot, gamay et un peu de merlot), fruitée, douce à l’attaque, légère et facile à boire. La dôle de La Liaudisaz, est plus tannique, presque avec une note de rafle en finale… Ces mêmes rafles sont restées sur les grappes entières lors du cuvage et du pigeage du pinot noir, couleur rubis, au nez d’herbes sèches, de fruits rouges (raisinets), de type rustique.
2007 n’a pas permis de jouer sur les deux tableaux du cornalin et de l’humagne : «J’ai toujours voulu les assembler : c’est pour cette raison que j’avais planté mon cornalin et loué les vignes de vieille humagne», explique Marie-Thérèse Chappaz. Résultat, un «Grain Mariage», deux tiers d’humagne, un tiers de cornalin, bien typé du millésime, donc fruité, sur les fruits noirs, avec une légère trame boisée — démonstration que l’humagne et le cornalin sont faits pour s’entendre ! «Cette année, le cornalin, aux grappes irrégulières, a souffert du mauvais temps d’août, tandis que l’humagne a bien mûri à l’automne». Pour preuve quelques gouttes (!) d’humagne pure, au nez magnifique, avec cette nuance sauvage typique, sur des petits fruits rouges frais et des tanins déjà fondu. La Syrah 2007, au nez poivré, est puissante, élégante, appuyée sur une bonne acidité. Quant au «Grain Noir», 2006 cette fois, (50% de merlot, 40% de cabernet sauvignon et 10% de cabernet franc), il exhale un beau nez de myrtille et de réglisse, avec un boisé puissant. «Entre Bordeaux et le Tessin», glisse une dégustatrice : fin nez et pas faux !
Un intrus genevois
et un liquoreux d’anthologie

Passe, avec sa toute jeune fille, Anne Chomel, qui donne un coup de main à Marie-Thérèse depuis quelques mois. Elle fut huit ans œnologue au Domaine des Trois Etoiles, chez Jean-Charles Crousaz, à Satigny (Genève), et souffle que le merlot barriques 2006 vaut le détour ! On déguste les vins liquoreux. Deux 2007 d’abord, le «Grain Doux» (sylvaner, malvoisie, petite arvine), ananas, mangue et du nerf en finale, à boire jeune, et la Malvoisie, concentrée, avec du gras et une pointe de caramel en finale.
Originalité encore avec le «Grain Noble» 2005. J’avais déjà dégusté deux échantillons sans indication de cépage… La mise en bouteilles le confirme : pour la première fois depuis 1991, Marie-Thérèse Chappaz a assemblé la marsanne (2/3) et la petite arvine (1/3). Un tout grand liquoreux, au nez floral (lila blanc), à l’attaque grasse, complexe, sur les fruits confits, l’ananas frais. Long en bouche, avec une acidité prometteuse pour ce genre de «liqueur»…
Et au chapitre des projets imminents : dans un quartier où, en contrebas, les villas ont poussé comme des champignons, la productrice va construire une nouvelle cave où elle pourra avoir l’œil sur ses barriques, à La Liaudisaz…
En résumé, il fallait savoir «ruser» avec la vendange 2007, qui se caractérise, en blanc, par du fruité et de belles acidités et, en rouge, avec une structure moyenne — qui ne devrait pas faire de vins de garde, sauf exception ! —, mais une belle définition de fruit.

©thomasvino.com — Pierre Thomas, 17 mai 2008