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Posté le 30 mai 2008 dans Vins italiens

Faut-il brûler le Brunello?

Faut-il brûler le Brunello?

Du merlot dans le Brunello
Péché d’orgueil en Toscane
En avril 2008, le ciel est tombé sur Montalcino et l’un des plus prestigieux vins italiens. Faut-il pour autant «brûler» le brunello?
Pierre Thomas

Le feu couvait depuis trois ans. Mais il a fallu un dossier au vitriol du magazine L’Espresso, à la veille de Vinitaly, pour prendre la mesure du scandale. Quelques uns des plus grands domaines de Montalcino auraient traficoté leur brunello 2003, en l’amadouant au merlot planté dans leurs propres vignes. Une dizaine de producteurs sont sous enquête du ministère public de Sienne, alerté par une dénonciation.
Le diktat américain

Toujours prompts à réagir quand il s’agit de trouver un prétexte au protectionnisme, les Etats-Unis se sont drapés dans une toge d’indignation : ils menacent de ne plus laisser entrer chez eux le brunello sans une analyse chimique prouvant que seul le sangiovese entre dans sa composition. Et les «States» représentent un quart du marché de ce vin italien de prestige!
Voilà qu’au sud de la Toscane, les producteurs découvrent que, comme à Rome, la roche tarpéienne est voisine du Capitole. Car ce vin, de lointaine réputation, est une «success story» récente, contée ce printemps par Ezio Rivella dans «Io e Brunello» («Moi et le Brunello»). L’œnologue piémontais de tout juste 75 printemps fut le directeur technique de Banfi, le plus grand domaine de Montalcino, aménagé à coup de bulldozer dans les collines par des Italiens de New York, les Mariani. Coïncidence, la Banfi est, précisément, dans le collimateur de la justice…
L’incitation à désobéir

On rit sous cape, en Toscane, des malheurs du prestigieux vignoble, passé de 200'000 bouteilles en 1975, à trente fois plus, trente ans plus tard, dont 100'000 flacons rien qu’en Suisse. En lisant l’immodeste confession de l’œnologue, les fonctionnaires ont sans doute buté sur deux passages.
L’un raconte comment, alors que la Banfi n’avait pas obtenu les autorisations nécessaires, elle planta quand même des vignes et paya une amende. Un arrangement «à l’italienne» selon l’auteur!
L’autre est une menace à peine voilée : «Un disciplinaire (réd. : cahier des charges) sévère tient tout le monde au même niveau et, fatalement, la qualité est poussée vers le bas, donc, les producteurs, pour se mettre en évidence et obtenir un meilleur prix pour leur vin, se placent en-dehors de la dénomination.» La citation éclaire la place choisie par Montalcino : une voie étroite, entre le Chianti Classico, modernisé au fil des ans, avec la possibilité à la fois de faire du pur sangiovese, ou d’inclure dans un assemblage 20% d’un cépage tel le merlot, le cabernet ou la syrah, et les Supertoscans, élaborés sous faible contrainte (en «indication géographique typique», IGT).
L’exemple de Châteauneuf

Sur sa colline, Montalcino a la prétention d’être plus catholique que le pape, en exigeant le sangiovese grosso en «purezza» (pureté) comme on dit en italien. Dans le caniculaire millésime 2003, suivant un 2002 abominable, les producteurs de brunello ont tenté le diable. C’est, évidemment, inexcusable en regard des règles qu’ils se sont eux-mêmes données… Mais Montalcino doit regretter de ne pas avoir choisi les usages souples de Châteauneuf-du-Pape. L’appellation française est aussi célèbre que l’italienne. Pourtant, ses vins peuvent être soit un assemblage de nombreux cépages (huit autorisés en rouge), soit de quelques cépages bien profilés (tel le mourvèdre, signature du Château de Beaucastel) ou de grenache pur.
Personne n’irait mettre en doute l’authenticité des châteauneufs, tous différents, issus de parcelles orientées en tous sens, sur des sols disparates, comme à Montalcino. Signe du destin : le magazine américain «Wine Spectator» avait placé au sommet de son «Top 100» 2006, un brunello, le Tenuta Nuova 2001 de Casanova di Neri (depuis, sous l’œil de la justice !) et le classement 2007 désigne un châteauneuf, Le Clos des Papes 2005, au firmament…
Voilà où mène l’orgueil, quand le ciel s’en mêle! Car au temps du réchauffement climatique, les œnologues parient davantage sur les assemblages, comme à Bordeaux, plutôt que sur les vins d’un seul cépage, comme en Bourgogne.
Eclairage

Bordeaux-Montalcino,
deux systèmes de cotation à l’opposé

Montalcino décerne des étoiles au millésime l’hiver suivant la vendange, mais ne fait déguster ses vins, comme le prévoit le «disciplinaire», que cinq ans après. C’est l’inverse de Bordeaux, où la notation du millésime intervient rapidement, sur la base d’échantillons des vins qui ne sortiront de cave que deux ans plus tard. Entretemps, les bordeaux auront été vendus «en primeur», sur la base de ces dégustations d’initiés. Tandis que, quand les brunellos arrivent sur le marché, la religion est faite sur le millésime.
Ainsi pour les 2003, année de canicule, avec des maturités bloquées et des raisins brûlés par le soleil. Pour camoufler cette matière première déficiente, certains œnologues ont utilisé du bois neuf à l’excès. Résultats : des vins secs et durs. Sur place, en février 2008, j’ai apprécié les classiques Mastrojanni et Fuligni, le rustique Fattoi, les souples Crocedimezzo et Le Chiuse de Sotto, sur une soixantaine de brunellos dégustés. Mais valent-ils les 50 à 70 francs la bouteille chez les marchands suisses? Poser la question, c’est y répondre… par la négative. Les 2004, 2006 et 2007, devraient être supérieurs, avec des nuances que ne laisse pas soupçonner le maximum de cinq étoiles octroyé à ces trois millésimes, forcément différents.
Paru dans le quotidien 24 heures, Lausanne, le 30 mai 2007.

Les 33 Brunellos 2003 les plus réussis
(dégustés par Pierre Thomas à Benvenuto Brunello, en février 2007)

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Mastrojanni
Nez de moka, de café, classique ; structure sur les fruits mûrs ; notes d’évolution ; souple, équilibré, dans le style traditionnel et élégant de la maison…
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Mocali
Belle robe noire ; nez toasté ; beaucoup de matière, des fruits noirs ; belle longueur, finale sur les épices ; un 2003 avec un beau potentiel — rare dans le millésime !
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Siro Pacenti
Nez torréfié et floral à la fois, fumé ; attaque sur une belle matière, encore un peu astringente ; légère amertume finale et note végétale ; moins spectaculaire que d’habitude, mais devrait s’affiner…
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Talenti
Nez de fruit à noyau ; attaque sur la fraîcheur et l’élégance ; belle acidité dynamique ; finale sur les fruits noirs ; moderne et bien fait.
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Sesta di Sopra
Nez épicé ; attaque sur les fruits noirs ; belle vinosité ; tanins fins ; mûr et presque prêt à boire.
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Fanti
Beau nez, boisé fin ; du fruit en bouche ; beaux tanins serrés, mais en voie de se fondre ; bien fait ; pointe d’alcool en finale, classique.
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Fuligni
Nez de pruneaux, de vanille ; structure moyenne, misant sur l’élégance ; bonne acidité dynamique, finale sur les fruits noirs ; un petit peu sec en fin de bouche ; classique!
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Fattoi
Nez goudronné ; vieux style ; attaque suave, mais astringence en finale ; puissant et rustique, encore déséquilibré, mais un certain potentiel.
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Ferrero
Nez de moka, crémeux ; attaque ample, belle matière, fruits noirs ; tanins déjà fondus ; puissant et frais, moderne.
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Le Chiuse de Sotto, Gianni Brunelli
Nez de fruits rouges, fruité ; attaque franche et joli équilibre ; acidité rapicolante ; élégant et fin.
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Piancornello
Nez toasté, agréable ; bonne structure en bouche ; du gras, de la longueur ; beau vin, bien défini, un peu astringent en finale.
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Crocedimezzo
Joli nez de prune ; bonne acidité ; bien fait ; un peu alcooleux ; déjà ouvert et abordable.
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Tenuta La Fuga
Nez discret, vanillé ; attaque sur le bois neuf ; puissant, moderne ; fruité en rétro-olfaction ; bien fait, encore un peu dur en finale, tannique.
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Tenuta Vitanza
Nez puissant, toasté : attaque sur la marmelade de fruits rouges ; du gras, de la puissance ; moderne et finale sur des tanins un peu verts.
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Canalicchio di Sopra
Nez de cuir ; ouvert, note d’évolution ; tanins fins, élégant, en dépit d’un boisé un peu vieux style ; finale sur l’amande amère et le cacao.
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Capanna
Nez discret, fumé ; jolie attaque ; belle bouche, marquée par des tanins serrés ; finale minérale, un peu asséchée par le bois.
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La Fiorita
Nez toasté et arômes floraux, note goudronnée ; bonne structure ; vieux style, mais bonne fraîcheur et légère astringence.
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La Serena
Nez de caramel et de moka ; attaque souple, sur le cuir, notes d’évolution ; de la complexité et tanins déjà arrondis par l’élevage ; un peu court en bouche.
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Le Gode
Nez fumé ; attaque épicée ; jolie structure et beau volume ; finale minérale, notes d’amertume ; bien fait et de style moderne.
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Lisini
Nez de fruits noirs, étonnamment jeunes ; fraîcheur, structure moyenne ; tanins verts et astringence en finale ; un échantillon curieux.
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Casanuova delle Cerbaie
Boisé pas très net ; dommage pour une belle matière ; de la puissance et de jolis arômes en finale ; un certain potentiel gâché par le bois.
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Canalicchio, Franco Pacenti
Nez élégant et subtil, léger toasté ; bouche carrée, rustique, finale sur l’astringence ; devrait s’affiner avec le temps…
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Cantina di Montalcino
Nez mentholé ; structure moyenne, «corrigée» par la prise de bois ; style moderne, un peu court en bouche et sans aspérité.
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Ciacci Piccolomini d’Aragona
Nez de café ; attaque assez agressive, bonne acidité, jusqu’en finale ; milieu de bouche sur les fruits à noyaux et au marasquin.
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Il Poggione
Joli nez fruité ; manque un peu de matière en milieu de bouche ; puissance moyenne, mais bien fait…
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Pinino
Nez épicé ; légère évolution ; belle matière en bouche ; encore un peu astringent, mais potentiel.
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Brunelli
Trace d’évolution au nez ; attaque souple ; bon fruit en rétroolfaction, mais tanins secs ; un peu vieux style, avec un boisé asséchant.
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Camigliano
Nez fumé, voire goudronné ; puissant, rustique, goût de «vieux bois», finale alcooleuse.
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La Poderina
Nez racoleur au boisé vanillé ; fruits mûrs et structure moyenne ; moderne.
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La Togata
Nez boisé, fumé ; belle attaque, bonne structure ; évolution sur le cuir et le boisé pas net en finale ; style moderne.
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Tenuta di Sesta
Nez fumé, toasté ; arômes de pain de seigle, de biscuit ; un peu vieux style et sec en finale.
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Tenute Nicolai — Podere Bellarina
Nez discret ; attaque assez douce, jolie matière ; boisé fondu ; un peu vert et dur en finale ; style international.
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Le Macioche
Joli nez fruité ; structure moyenne ; finale sur l’amande amère ; un peu d’astringence en fin de bouche…
(échantillons dégustés sur place les 21 et 22 février 2007 à Montalcino)
©Pierre Thomas – thomasvino.ch