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Posté le 3 octobre 2008 dans Tendance

La vigne est leur nouveau métier

La vigne est leur nouveau métier

Ils ont (presque) changé de métier
La vigne est leur passion

Ils sont entrepreneurs, dirigeants d’entreprise ou créatifs indépendants. Par le hasard, qu’ils ont parfois provoqué, ils sont devenus propriétaires de vignes en Suisse romande. Certains, contraints par la loi — le droit foncier rural —, ont transformé leur hobby en un nouveau métier. Cinq cas de figure, de Neuchâtel aux bords du Léman.
Par Pierre Thomas
Domaine de La Rochette, Cressier (NE)
Jacques Tatasciore
Un ange passe sur les vignes
Après des études en économie (et à l’Institut des Hautes études internationales de Genève) et un parcours de «business angel», le Neuchâtelois Jacques Tatasciore, 44 ans, s’est mis en tête de réussir des pinots noirs aussi bons que les grands bourgognes. Il a pu acquérir le petit Domaine de la Rochette à Cressier (5 hectares aujourd’hui). Puis, de 1999 à 2005, il a reconstitué un domaine important de la région, et a revendu sa participation depuis. Sur son fief, le financier-vigneron a signé quelques réussites saluées par la critique, comme le pinot noir Les Rissieux. Vigneron par passion, le Neuchâtelois est resté acteur économique par intérêt. Il apprécie pourtant toujours autant de bichonner ses crus dans sa petite cave, des vins issus de pinots noirs soigneusement sélectionnés et suivis de la vigne à l’élevage en fût. Et sur un site Internet, il tourne en dérision ce qu’il appelle «son dada»: «Je suis devenu un des rares économistes qui n’a pas compris comment faire de l’argent avec du vin mais plutôt comment faire du vin avec de l’argent.»

Creux des Raves, Cressier (NE)
Alain Delamuraz
Des terrasses en héritage
Comme de nombreux Romands, Alain Delamuraz, 43 ans, vice-président de la manufacture horlogère Blancpain et fils de feu le conseiller fédéral vaudois Jean-Pascal, est devenu propriétaire de vignes par héritage. Non pas du côté de Lavaux, comme on pourrait le croire, mais à Neuchâtel, d’où venait la belle-famille du charismatique ministre. Les vignes se sont transmises en hoirie et sont louées depuis une quarantaine d’années par la famille Grisoni, encaveurs à Cressier. Les quelque 8'000 m2, au lieu-dit Creux des Raves, sont plantés en pinot noir. Les vignes ont été réaménagées il y a un quart de siècle, en terrasses-banquettes et ne donnent pas une bouteille précise. Mais, confie Christian Jeanneret, le patron du domaine Grisoni, une bonne partie de ce raisin est contenue dans la «Cuvée Saint-Louis 2007», seule médaille d’or neuchâteloise, cette année, au Mondial du Pinot Noir, à Sierre. Et la famille Delamuraz se rend volontiers à la cave, chaque année, pour déguster l’autre orgueil du domaine, l’œil-de-perdrix, apprécié de la veuve du conseiller fédéral. Il n’est pas rare que Blancpain serve à ses cocktails huppés du neuchâtel. Alain Delamuraz a même amené plusieurs fois dans la cave de Cressier Marc A. Hayek, président de Blancpain et membre de la direction du Swatch Groupe, passionné de vins lui aussi, très intéressé par le travail de l’œnologue qui requiert autant de précision que celui d’horloger.

Domaine du Daley, Villette (VD)
Marcel et Cyril Séverin
Voir plus loin que le Léman
Pour Marcel Séverin, patron du grou
pe de pharmacies Sun Store, le rachat du Domaine du Daley, sur Lutry, est un retour aux sources. Son père y avait été un des employés viticoles de la famille Bujard et le petit Marcel gambadait entre les ceps. Cinquante ans plus tard, le domaine était à vendre et Marcel Séverin a sauté sur l’occasion. Mais la loi ne fait pas de sentiment: une décision de justice a obligé le nouveau propriétaire (depuis quatre ans) à se consacrer pleinement au domaine. Il y a donc installé son fils Cyril, 34 ans. «Je me suis formé sur le tas», rigole-t-il, après avoir tenté de suivre l’Ecole d’agriculture de Marcelin, d’où il a été renvoyé après deux mois. Le domaine va se doter d’une nouvelle cave, achevée l’an prochain, avec cuverie, chais à barriques et local de mise en bouteilles. Si Marcel Séverin garde le contact avec de gros clients, son fils effectue tous les travaux de cave. «Plus on avance, plus on fait tout nous-mêmes». Avec une douzaine d’hectares de vignes, dont un planté en merlot, syrah et cabernet sauvignon à Saint-Saphorin, vendangé pour la première fois en 2007, le domaine produit quelque 100'000 flacons. Cyril n’hésite pas à tenter de placer ses vins à l’exportation, en Angleterre, en Russie, au Japon, à Hong-Kong et au Québec. 10'000 bouteilles de blanc sont parties hors de Suisse cette année. «Je suis allé à Moscou présenter de vieux chasselas des millésimes 1976 à 1996. Les Russes ont adoré!» L’objectif du Domaine du Daley est d’arriver à 30% d’export. Soit quinze fois plus que la moyenne suisse…

Cave du Château de Glérolles (VD)
Daniel Rey
Un sauveur pris à son propre jeu
Quand il s’est agi, en 2004, de sauver le patrimoine des «frères Dubois», dynastie vigneronne établie au Petit-Versailles à Cully, Daniel Rey est apparu comme le discret financier providentiel. Une faillite retentissante avait obligé les vignerons à renoncer à leurs terres. Une société, où Daniel Rey détient la moitié des actions, et les frères Grégoire et Frédéric Dubois, chacun un quart, a repris l’ensemble de ce patrimoine, à la suite d’une vente de gré à gré par l’Office des faillites. Rebelote l’automne passé, à la Cave du Château de Glérolles, les pieds dans le lac Léman, à deux pas de Saint-Saphorin. Cette fois, Daniel Rey vole au secours d’un ami «depuis vingt-cinq ans», mal pris. Il rachète les vignes (4 ha en propriété et 1 hectare loué). Fils d’agent immobilier vaudois fort connu dans les années 70 (au prénom homonyme), puis lui-même promoteur et gérant immobilier à la tête de DHR, à Pully, Daniel Rey a pris goût à la vigne. A 44 ans, ce Lausannois, ex-employé de commerce à la BCV (Banque Cantonale Vaudoise), se voit toujours plus dans son nouveau domaine : «La viticulture me plaît de plus en plus et la gérance de moins en moins. Je vais trouver un directeur pour DHR et me consacrer à mon nouveau métier à mi-temps au moins.» Car l’application stricte de la loi l’a obligé à reprendre le domaine de Glérolles comme «exploitant à titre personnel». Déjà, sur les vins de 2007, il a imprimé sa marque, avec le jeune œnologue Laurent Berthet, en mettant en fûts non seulement l’humagne rouge — cépage valaisan rarissime en terre vaudoise ! —, mais aussi du merlot et du cabernet franc. «Le domaine est atypique pour Lavaux, avec 43% de cépages rouges. Je veux contribuer à redorer le blason des vins rouges vaudois.» Même à Zurich ? «Les Suisses allemands aiment bien les vins vaudois : il suffit d’aller les voir. Je vais m’investir dans la vente : ça, je sais faire !», assure Daniel Rey. Pour se mettre en jambes, dix ans durant, il a aussi fait les vendanges chez les Hegg, à Epesses. Et se dit prêt à sauver le «Concours Jean-Louis», institution populaire vaudoise, qui pourrait avoir vécu sa 67ème et dernière édition, en septembre, au Comptoir de Lausanne, si des vignerons ne se bougent pas pour le sauver.

Château Le Rosey, Bursins (VD)
Pierre et Silvia Bouvier
La rançon d’un coup de foudre
Ces six dernières années, l’architecte genevois Pierre Bouvier a mené un seul gros chantier : celui du château Le Rosey qu’il a acquis sur un coup de cœur, dans les hauts du village clunysien de Bursins. Un vénérable «carré savoyard» qui regarde le Léman de ses tours de guet, en embrassant toute La Côte. Depuis quatre siècles, la bâtisse était partagée en deux parties. Dos à dos, côté lac, depuis les années 1960, la résidence d’été de la famille genevoise Bouvier — l’oncle de Pierre était l’écrivain-voyageur Nicolas. Et côté coteau, la cave d’une famille vigneronne. Quand le dernier représentant décède, sans descendance directe, Pierre et Silvia Bouvier se portent acquéreurs de la bâtisse et des vignes (4,5 hectares). «Nous avons été les seuls à faire une offre pour l’ensemble», raconte le Genevois. Il s’engage à poursuivre l’exploitation du domaine viticole et à faire ses vins, avec un vigneron-tâcheron, encaveur connu en AOC Vinzel, Yvan Parmelin. Pierre Bouvier réaménage de fond en comble le château et lui redonne l’unité de ses fondateurs, au 13ème siècle : un gouffre à  millions! La cave y passe aussi, avec une volonté de faire des vins plus diversifiés (pinot gris, sauvignon, gamaret et même syrah), et, pour certains, élevés en barriques, comme ce Pinot noir 2005, médaille d’or en août dernier au Mondial du Pinot Noir à Sierre. L’architecte genevois se mue en décorateur et crée son propre mobilier, ingénieux et «design» à la fois. Tout le château est mis en valeur: table d’hôte, avec des repas préparés par des chefs invités — où l’on sert, bien sûr, les vins maison ! —, séminaire, espace de remise en forme, et quatre splendides chambres, un véritable «relais viticole» à La Côte. Un projet un peu fou? «Complètement !», répondent en chœur et candides Pierre et Silvia Bouvier. «Mais ces choses-là, si on ne les fait pas, on les regrette!»

Portraits réalisés par Pierre Thomas pour le magazine PME, édition d’octobre 2008.