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Posté le 29 octobre 2010 dans Vins suisses

Rouge un jour, rouge toujours

Rouge un jour, rouge toujours

Noémie Graff, Domaine Le Satyre, Begnins (VD)

Rouge un jour, rouge toujours

Elle avait déjà décroché la timbale avec son gamay, en 2008. Hier, à Berne, au Gala des vins suisses, Noémie Graff a été sacrée championne suisse du pinot noir. Portrait.
Par Pierre Thomas
Les lunettes de Noémie Graff sont rouges. La couleur fétiche de la maison. Et pas seulement en matière de vins, mais aussi de politique, de père en fille. Mais si Noé revendique le progressisme, il admettait l’ultraconservatisme en œnologie. Rien n’a bougé dans la cave proprette de Begnins, à l’ombre d’une treille touffue. Au mur, de discrètes gravures,  et, au milieu du local, une tireuse d’un autre âge, pour boucher les magnums du fameux pinot noir. Davantage que le primesautier gamay, c’est la raison d’être du domaine, fondé par le grand-père René, en 1940. Il aurait bien aimé s’établir en Bourgogne, ce fils d’ingénieur-agronome, mais il dut se rabattre sur La Côte. A contre-courant, il y a planté le plus bourguignon des cépages rouges. (photo Pierre Thomas)

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Du bon sens du Satyre

«A chaque génération, on a eu notre retour à la terre, c’est notre côté néo-rural !», constate Noémie qui, à 34 ans, boucle sa cinquième vendange. Son père est juriste et vigneron ; elle, licenciée en lettres et œnologue. Son mémoire, à l’Uni de Lausanne, elle l’a articulé autour du Cécube, le Sauternes des Romains, disparu mystérieusement sous Néron. Elle a enchaîné par un an de stage chez Raymond Paccot, à Féchy, puis par la Haute Ecole Spécialisée de Changins, avec le titre d’ingénieur-œnologue.
Elle assume l’étiquette sardanapalesque du domaine, mais l’a redessinée. La femme agenouillée dans un coin de la vignette originelle, conservée pour le pinot noir, a fait place à une ensorceleuse et ses deux musiciens. «Le Satyre, dans la mythologie grecque, c’était l’inverse du bon citoyen. C’est celui qui fait tout ce qu’il ne doit pas faire ou tout ce qui ne se fait pas. Etre une femme d’1,60 m. parmi les vignerons vaudois, eh bien, ça ne se fait pas trop !» Si elle fut féministe active (et trotzkiste) à l’uni, elle sait aussi que les vigneronnes ont la cote dans les médias. Mais ici, pas question d’image! Son titre elle l’a remporté à l’aveugle, à l’issue des dégustations du Grand Prix du vin suisse, à Sierre, fin juin. Son vin a été le mieux noté parmi les 416 pinots noirs, en tête des 22 médailles d’or (pour 97 d’argent). Noémie Graff a le triomphe modeste. Elle se réjouissait de passer une bonne soirée (réd. : hier soir), à Berne, comme à Zurich, il y a deux ans, avec son compagnon, secrétaire syndical à Genève, et des amis.
Tout doux en cave
Elle insiste sur la continuité qui a permis à la cadette de reprendre le domaine familial, avec l’aide de son père et de deux collaborateurs, Napolitains d’origine et dont l’oncle œuvrait déjà pour son grand-père. A la fois à la vigne et en cave, Noémie Graff aime «l’entier du travail». Le choix de la date idoine des vendanges, cépage par cépage, lui permet «ne pas faire l’œnologue», mais de se contenter d’«accompagner la nature». «Pour continuer à faire du bon vin, il faut se remettre en question». Son veto actuel au bio n’est donc pas définitif, et les questions des levures industrielles ou de l’absence de barrique restent ouvertes.
Noémie est fière que son pinot noir, sacré meilleur de Suisse, soit du seul lot de 30’000 litres, mis en bouteilles en trois étapes, au printemps, en automne et au début de l’hiver : «Tout mon pinot a gagné ! C’est l’ensemble de notre travail qui est récompensé et pas une cuvée confidentielle.» Issu d’une demi-douzaine de clones, récolté à 850 grammes au mètre carré, ce pinot, de divers clones, est cultivé en PI (production intégrée) sur sept parcelles, du Bois de Chêne à Coisins jusqu’à Luins, sur des sols de graviers calcaires filtrants: «Le pinot noir a besoin des meilleures conditions. Il n’y a pas de miracle avec lui. Si le gamay est un bon copain, le pinot est un mentor.» 2009 fut idéal : «Chaque jour, nous avions la météo rêvée, du début à la fin». Et 2010 ? L’automne incitait, jusqu’à samedi passé, à l’optimisme pour les cépages tardifs, comme l’ancelotta, le diolinoir et le carminoir. «Ces cépages de Changins sont du cru. Et le nom du carminoir est beau», sourit la jeune femme. Qui songe aussi à multiplier ses rares ceps de mondeuse noire, appréciée à Begnins bien avant le chasselas. Et le pinot du grand-père Graff.

Quoi?
Un domaine de 7,5 hectares (Begnins — AOC La Côte, sur les étiquettes), soit 99% de rouge et 1% de blanc (du chasselas).
Comment?
Quelque 60’000 flacons par an. Vente aux cafés et restaurants (60%) et aux privés (40%). Cave ouverte le samedi matin de 9 h à 12 h.
Combien?
Cinq vins, de 11 fr. (chasselas) à 25 fr. (carminoir), aucun en barrique.
Où?
Le Satyre, 1268 Begnins, tél. 022 366 12 96 ; ouvert le sa matin de 9 h à 12 h. Pas de site Internet, mais une adresse de courriel, ngraff@bluewin.ch.

Les 3 coups de cœur de notre expert
Gamay 2009, 12 fr.

Robe rubis, moyennement dense ; nez ouvert de fruits rouges, de massepain; juteux à l’attaque, sans excès d’extraction ; souple, fruité, gourmand, avec des notes poivrées en fin de bouche et une pointe d’amertume ; bon soutien acide. Parfait sur un papet vaudois, mais aussi sur la cuisine indienne dont sa productrice dit être «une fan» (25’000 bouteilles).

Pinot noir 2009, 15 fr.
Robe pourpre profond aux reflets violacés ; nez de cerise noire ; attaque soyeuse ; belle matière qui tapisse la bouche ; tanins jeunes et fermes ; finale sur les cerises noires au marasquin ; puissant et élégant à la fois, avec une pointe de rusticité qu’un Bourguignon aurait arrondie par un élevage sous bois. Sur une côte de bœuf grillée (35’000 bouteilles).

Les Satyres, diolinoir-garanoir, 2008, 19 fr.
Robe violacée ; s’ouvre après deux bonnes heures d’aération ; attaque toute en finesse ; belle rondeur, presque suave, avec des notes de myrtille, de sureau, et une finale sur le noyau de cerise. Convient à des médaillons de chevreuil ou de cerf. Ces trois vins, tous en cuve, montrent une parenté indéniable, en crescendo selon les cépages choisis. (4’000 bouteilles).

Paru dans 24 Heures du vendredi 29 octobre 2010.