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Posté le 17 décembre 2010 dans Carte Postale

Un Lausannois s’éclate à Napa Valley

Un Lausannois s’éclate à Napa Valley

Jean Hœfliger, «winemaker»

L’œnologue qui voulait vivre sa vie

Par Pierre ThomasA Santa Helena, bucolique localité de Napa Valley, il vient nous chercher en énorme 4 x 4 immaculé. «Ils sont fous, ces Américains !», rigole ce «gm» (general manager) en descendant de sa voiture de fonction. Bâti en armoire à glace, Jean Hoefliger, 37 ans, est taillé pour ce pays de cocagne qu’est la Californie, où il vit avec sa femme, Française, avocate spécialisée en fusions-acquisitions à San Francisco, et leurs deux fils.
Sa carrière d’œnologue ressemble au parcours d’un Américain pressé. A peine l’Ecole Nouvelle terminée et l’Uni commencée, il se rend compte que les études, très peu pour lui… A Lausanne, il pourrait être le «fils de» (son père, Antoine, alors patron du Palais de Beaulieu, traverse les turbulences du «grounding» de Swissair) à la vie pépère. Un stage chez son parrain, Patrick Fonjallaz, vigneron à Epesses, le convainc de se lancer dans la viticulture et l’œnologie. Il entame sa carrière «à l’envers» : d’abord à Bordeaux, dans les caves des châteaux Carbonnieux et Lynch-Bages. Ensuite, il suit les cours de viti-œno à Changins et part en Californie, «où la viticulture a toujours bougé dix fois plus vite qu’en Europe». Il reste cinq ans chez Newton, un domaine coté de Napa Valley. LVMH, le pôle luxe de Bernard Arnault, rachète la cave. Jean Hoefliger sent qu’il va «perdre sa créativité». Deux associés l’engagent «avec un chèque en blanc mais pas de contrat», pour monter un nouveau domaine, Alpha Omega. A 30 ans, le voilà entrepreneur…
En roulant feutré à travers la Napa Valley, Jean Hoefliger s’extasie sur ce «Dysneyland pour adultes, la plus grande attraction américaine. Il y a ici les meilleurs hôtels, les meilleurs spas et les meilleurs restaurants des Etats-Unis. 5,5 millions de touristes s’arrêtent chaque année à Napa Valley. Tout est fait pour qu’ils vivent autre chose et perdent leur temps. Pour moi, le vin permet de sauver ces valeurs essentielles que sont le temps, la table, la discussion, le débat…», s’emballe le Lausannois. Et il regrette — avec un brin de l’illusion déformée de l’expatrié — la politique suisse, plus ouverte que l’américaine, simplifiée à l’extrême, manichéenne.
En Amérique, le vin est signe extérieur de réussite. Il faut avoir les moyens de se payer les flacons d’Alpha Omega. Leur prix s’étage de 34 à 185 dollars, pour 120’000 bouteilles produites. A ce tarif, Jean Hoefliger se paie le luxe de vinifications artisanales. «On vendange à la main, en cagettes, et on trie grain par grain.» Son chardonnay de base, loin du stéréotype des vins au goût de chêne, n’est élevé qu’en inox. «On récolte moins de 900 grammes au mètre carré et je n’ai pas besoin de levures industrielles.» Pour les rouges, le «winemaker» travaille en barriques ouvertes (photo ci-dessus) et chauffe le local aussi longtemps que les vinifications sur lies l’exigent. Les vins ne sont ni collés, ni filtrés, et les cuvées «bordelaises» (cabernet sauvignon, merlot, cabernet franc, petit verdot), assemblées en fonction du millésime.
Seul regret de l’œnologue : que ses vins soient bus si rapidement : «95% des vins californiens sont consommés dans les 48 heures.» L’homme pressé aimerait laisser à ses nectars du temps pour s’épanouir : «A Bordeaux, le goût d’un grand cru suit une courbe ascendante, rendant le vieillissement nécessaire. En Californie, c’est l’inverse : d’emblée, les vins sont très expressifs, même s’il suffit de les garder plusieurs années pour constater qu’ils gagnent en équilibre.»
De son passage dans les châteaux bordelais, le «faiseur de vins» a gardé des contacts avec Michel Rolland, le «flying winemaker», l’œnologue volant français. «Pour moi, c’est le critique de mes vins, et rien de plus…» Les effigies des deux, Michel et Jean, trônent côte-à-côte sur le site Internet d’un domaine italien qu’ils coachent ensemble, Monteverro. Quinze hectares en Maremme (Toscane), la nouvelle Californie de l’Italie où le Vaudois d’Amérique s’éclate. Reviendra-t-il un jour en Suisse ? «Il faudrait que quelqu’un soit prêt à me laisser les commandes d’un projet où je pourrais prendre des risques. Pas très suisse, tout ça…», dit-il. Sans illusion.
www.aowinery.com
Les vins, vendus à 95% directement au domaine, ne sont pas exportés en Suisse.

Portrait paru dans 24 Heures le 17 décembre 2010.