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Posted on 21 octobre 2012 in Tendance

Vins ultra-suisses: une indigne chasse aux sorcières

Vins ultra-suisses: une indigne chasse aux sorcières

Vins ultra-suisses

La chasse aux sorcières

C’est la nouvelle mode: stigmatiser, via Internet, le comportement du prescripteur (et du consommateur). Voilà deux dimanches de suite que des acteurs sur Internet, par ailleurs connus pour leurs reportages sur le vin, l’un chez Vinum, l’autre sur la télévision locale valaisanne, descendent en flammes et encouragent à la préférence nationale et donc au boycott de deux restaurants et de leurs chefs, hôtes de la rubrique du Matin-Dimanche, l’un à Genève, l’autre à Cossonay. Au prétexte que dans le papier paru, sur les trois vins présentés, aucun n’est suisse… Le premier bloggeur l’a fait sur Facebook, le second via son site.
Manière, populiste, bien sûr, de se mettre dans la poche à bon marché les vignerons suisses, excellents ou piètres. Et qui plus est au moment où ils en appellent, eux les grands libéraux devant l’Eternel, au secours de l’Etat, biennommé Providence dans ce cas. A l’instant donc où certains, avant de connaître le résultat chiffré des vendanges 2012, parlent de stocks pléthoriques et de consommation au ralenti. Avant ou après ces vendanges? Surtout, pendant les débats, à Berne, sur les 4 milliards attribués à l’agriculture dans les années à venir! Les vignerons veulent quelques miettes de ce gâteau. C’est aussi respectable que les revendications des fromagers, des éleveurs de moutons, qui sais-je encore… mais à remettre dans ce contexte politique.
Mais qu’on ne vienne pas culpabiliser les amateurs de vins! Au mieux de la consommation du vin en Suisse — qui dans les années 1960 était inférieure à aujourd’hui, ne l’oublions pas —, le vin indigène ne dépassait pas 40%. Cette répartition arrangeait tout le monde: les milieux politiques, qui levaient des droits de douane régaliens sur les importations, et les bienheureux vignerons suisses, cantonnés dans l’approvisionnement exclusif en vin blanc. Tel était le protectionnisme voulu pendant une bonne moitié du 20ème siècle: encourager les Suisses à boire du blanc autochtone et les condamner à se ravitailler en rouge étranger…
Aujourd’hui, le vignoble s’est «reconverti», passant, depuis 2005, «au rouge» majoritaire. La consommation, elle, n’a pas suivi sur le même rythme, et, surtout, les Autrichiens, relevant d’un scandale, catastrophe nationale, ont, dans le même temps, mieux réussi que nous: 75% de vins indigènes bus chez eux (38% en Suisse) et 25% d’exportation (1% de Suisse), dont la Suisse comme deuxième marché, derrière l’Allemagne. Et notamment grâce à ce grüner veltliner, jugé dans nos contrées et les années 1970, suffisamment mauvais pour qu’après une période de pénurie, les vignerons d’ici puissent revenir au front et faire apprécier leur chasselas à sa juste valeur! Rude leçon du voisin de l’Est!
Pourtant, aujourd’hui, la Suisse n’a pas à rougir d’être un pays de buveurs de vins moins chauvin que l’Italie, la France ou l’Espagne et ouvert à des crus d’importation, majoritairement européens, de très haute qualité, au contraire de l’Allemagne, de l’Angleterre et de certains pays nordiques, qui achètent au plus bas prix possible. Qui, en Suisse, devrait s’en plaindre? L’amateur de vins? Le négociant, qui joue souvent sur les deux tableaux, des vins indigènes et d’importation? Regretter que tel chef de cuisine dise sa préférence pour tel vin italien, français ou espagnol, n’est pas digne d’ouverture d’esprit. Le repli sur soi, le réduit national vitivinicole, ne sera (plus) jamais une planche de salut pour les vignerons suisses.
Et ces braves confrères devraient se méfier du mélange des genres, et connaître la vraie recette de la rubrique du Matin-Dimanche. Ils devraient, surtout, se référer à la source des informations, en l’occurrence la carte des vins et la cave des restaurants stigmatisés. Chez Carlo Crisci, la dernière fois que nous nous y sommes rendus, le sommelier nous a astreint à un véritable tour de Suisse de bonnes bouteilles! En ce dimanche d’octobre, je viendrais presque à regretter ce nationalisme outrancier. Mais que le lecteur se rassure : «Les tables préférées des personnalités en Suisse romande», qui vient de paraître chez Favre, sélection de 80 adresses tirées de la rubrique du journal dominical, a été expurgé de tout conseil sur les vins.
Voilà qui devrait ravir les buveurs d’eau et les pisse-vinaigre!
                                                                                        Pierre Thomas, 21.10.2012
©thomasvino.ch