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Posté le 19 janvier 2005 dans Vins français

Bordeaux — Quel avenir pour Yquem?

Bordeaux — Quel avenir pour Yquem?

Quel avenir pour Yquem?
Comment Bernard Arnault, le PDG du groupe de luxe LVMH, a-t-il fait main basse sur Yquem? Le comte Alexandre de Lur Saluces le confesse à Jean-Paul Kauffmann.
Par Pierre Thomas
François Mauriac doit se retourner dans sa tombe. Le changement de propriétaires du Château Yquem, référence absolue des vins liquoreux du monde, le 19 avril dernier, s'est noué comme un roman du «châtelain» de Malagar.
Pour les observateurs, le croquemitaine du grand capitalisme, Bernard Arnault, n'avait fait alors qu'une lampée du gardien du patrimoine qu'est Alexandre de Lur Saluces. Dans un petit livre bourré d'anecdotes, le second règle ses comptes avec sa famille. Il s'est confessé en 130 pages au journaliste bordelais Jean-Paul Kauffmann, un spécialiste des affaires douloureuses. C'est lui qui, il y a dix ans, racontait, dans un récit couronné du prix littéraire des Relais gourmands (de la chaîne hôtelière Relais & Châteaux) comment il avait tenu le coup, otage au Liban, en se remémorant jour après jour le classement des bordeaux de 1855. Et comment il était revenu à une vie plus ou moins normale en ne buvant que de très grands vins, tant la vie paraît courte…
Contre sa propre famille
Le patron d'Yquem depuis 30 ans assume le choix d'avoir cédé ses 113 hectares de vignes: «Sauver Yquem par une alliance avec Bernard Arnault m'est apparu préférable à dix ans de plus de batailles juridiques, seul contre une famille qui a renié le sens du mythe. (…) Ce conflit avait atteint un tel degré de violence que ce sacrilège devenait inévitable».
L'appétit de l'homme de LVMH (pour Louis Vuitton, Moët et Henessy) n'a pas de mesure: ni celle du vin et des alcools, contenus dans les initiales de la raison sociale du holding — dont les champagnes de prestige Dom Pérignon et Krug, et à titre personnel par le premier cru de saint-émilion Cheval-Blanc depuis novembre 98 — ni celle du temps, puisqu'il vient de racheter la manufacture d'horlogerie suisse Zénith, après Ebel et TAG-Heuer.
Un produit de luxe comme un autre?
La tentation serait grande de scotcher Yquem à toutes les étiquettes: parfums, cigares, montres, etc… «Il me paraît tout aussi soucieux que moi de respecter le prestige d'Yquem, explique A. de Lur Saluces. Cela passe par le refus de l'usage du nom d'Yquem pour autre chose que pour le vin issu de ses vignes». Reste à savoir si un de Lur Saluces demeurera à la tête du domaine. Le comte y verrait bien son fils Bertrand. Une chose est sûre: l'achat du domaine par un grand groupe a permis de liquider la question d'une succession, par ailleurs quasi-impossible: «En France, plus on apporte d'améliorations à une entreprise, plus on la rend intransmissible».
Yquem devrait donc rester un «mythe», révéré par les Américains, les Japonais, les Italiens, les Suisses et les Anglais, dans l'ordre décroissant où les cite le comte. Au fil des pages, A. de Lur Saluces révèle quelques chiffres. Ainsi, ne mettant son vin sur le marché qu'avec un recul de quatre à cinq ans, la propriété a accumulé un stock de près d'un million de bouteilles! Une colossale fortune, si l'on sait qu'un Yquem de petite année se négocie autour de 220 francs suisses la bouteille (comme le 93).
Moins rare qu'il ne fut!
Sur ces dix dernières années, Alexandre de Lur Saluces distingue le 90, «un monument», devant le 94, «surprenante alliance de puissance et de finesse fruit du terroir» et le 95, au volume «énorme». En attendant le 98, «qui s'annonce comme un millésime exceptionnel», les 96 et 97, encore en barriques — entre 400 et 960 neuves achetées chaque année, où le vin séjourne pendant trois ans et demi! — paraissent tenir leur rang. Quand au 92, il n'existe pas: c'est la dernière année où Yquem n'a pas produit de vin sous cette étiquette, comme huit autres fois durant ce siècle.
Au crédit du comte, on peut également noter une performance accrue en terme économique: Yquem donne 110'000 bouteilles de nectar, produit par une entreprise qui emploie 65 personnes dont la maître de chais, une jeune femme, Sandrine Garbay, en poste depuis deux ans.
Un liquoreux immortel
Le secret d'Yquem, c'est aussi sa richesse, due autant à l'encépagement (20% de sauvignon et 80% de sémillon) qu'aux fameuses «tries», quatre à cinq passages dans les vignes pour récolter uniquement le raisin atteint de pourriture noble, le botrytis cinerea. Les vendanges peuvent se déployer de fin septembre à mi-décembre… L'idéal étant d'obtenir 20° d'alcool potentiel, soit 360 g. de sucre naturel par litre de moût: deux tiers «fabriquent» l'alcool, et le reste donne le moelleux au vin. Cette conjonction «permet une conservation presque parfaite du jus de raisin». C'est la clé de son «immortalité»: «Le vin évolue toujours de manière positive. La madérisation devient ici une qualité». Voilà pourquoi personne qui dispose d'Yquem en cave ne le regrette jamais. Comme l'autoproclame son ex-propriétaire, «l'énorme pouvoir de l'Yquem est inimitable, irremplaçable. C'est le nec plus ultra».
«La morale d'Yquem», publié chez Grasset et Mollat (le grand éditeur-libraire bordelais), 142 pages.

Eclairage
Un vin à boire seul

Quand donc déboucher un flacon d'Yquem? Selon A. de Lur Saluces, on peut fort bien commencer un repas avec un vin liquoreux, à condition de servir, ensuite, un bouillon chaud, en guise de coupure. «C'est une tradition d'Yquem, ce consommé, c'est notre “trou sauternais”». L'idéal demeure de le boire «avec un bon ami ou une amie très chère». Ou, à table, avec des viandes blanches, comme le poulet rôti dominical traditionnel en Sauternais, accompagné d'un cru local. Ou encore avec des fromages, tommes ou bleus, mais pas avec un dessert au chocolat, qui s'accorde mieux avec le porto ou le banyuls.

Article paru dans Hôtel+Tourismus Revue en novembre 1999.