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Posté le 13 octobre 2005 dans Vins suisses

Tessin — Le merlot a fêté ses 100 ans en 2006

Tessin — Le merlot a fêté ses 100 ans en 2006

Le merlot tessinois a cent ans
Un coup de poker gagnant

La première fois que du merlot fut vinifié au Tessin, c’était en 1906. L’an prochain, le vignoble reconverti au cépage bordelais (après les ravages du phylloxéra) sera en fête toute l’année. Et les meilleures cuvées de l’exotique millésime 2003 sortiront de barriques au même moment.
Pierre Thomas
Début septembre, il y avait foule au Castelgrande de Bellinzone. Acheteurs, restaurateurs, cafetiers et journalistes pouvaient déguster en primeur les vins tessinois du millésime 2003. Jugée «hors classe», l’année livrait son verdict. Et le «merlot du Tessin» a confirmé qu’il voyage à plusieurs vitesses. D’abord, un vin courant, facile d’accès, vinifié en cuves en inox. Ces 2003 «simples» sont loin d’être renversants : la plupart possèdent des tanins verts, fruits d’une récolte précoce, début septembre, ou conséquence d’un blocage de maturité, du à la sècheresse et à la canicule estivale. Les cuvées de prestige 2003 s’en sortent mieux. Mais la richesse en sucre, transformé en alcool (14° naturels !), et l’acidité basse en font des vins à boire sans tarder.
Le merlot sauvé en 1980
Si le centenaire du merlot correspond bel et bien à une date, la renaissance du vin tessinois remonte, elle, à vingt-cinq ans. Seulement ! Début des années 1980, ils étaient, comme les mousquetaires, quatre, venus d’outre-Gothard, pour cultiver des vignes en paix au Sud des Alpes, les Adrian Kaufmann, Werner Stucky, Christian Zundel et Daniel Huber. De ce quatuor, qui fait encore ses vins «cultes» dans son coin, seul le dernier offrait à déguster ses crus à Bellinzone. «2003 n’est pas le millésime le plus fin depuis 1981, mais le plus puissant. Tous mes vins ont atteint les 14° d’alcool, comme si mon domaine avait déménagé de 500 km au Sud ! Quand on a rentré la vendange, on a eu très peur. Après trois ans, on était déjà en train de réaliser le grand millésime du nouveau millénaire», rigole le vigneron de Monteggio. Ses vins ont su garder une belle finesse, avec peu de barrique (12 mois) et un boisé bien intégré.
Peu présent en Suisse romande
Dans le même registre, désormais classique, les vins d’Eric Klausener. Lui aussi est un pionnier du renouveau, non pas venu de Suisse alémanique, mais de Grandvaux (VD), en 1982. Avec sa femme Fabienne, une archéologue de Lutry, ils élèvent des merlots régulièrement bien placés dans les dégustations. Seul regret : «On n’arrive pas à entrer dans la gastronomie en Suisse romande». Car il faut, hélas, l’admettre, les grands merlots tessinois sont peu présents sur les tables romandes…
Des 2003 du Nouveau Monde
Pourtant, nombre de producteurs sont passés par Changins. Ainsi Nicola Corti, de Balerna. Son Leneo 2003 est sorti meilleur merlot au Concours d’Expovina à Zurich. Il sera prêt pour Arvinis 2006 à Morges. Long cuvage et vingt-cinq mois de barriques neuves, pour un nectar au nez de kirsch, chaud, confit, aux tanins fondus. «Un Mendrisiotto typique», assure le producteur. Et plaisant à boire aujourd’hui, parce qu’il flirte avec le Nouveau Monde.
Nez magnifique, long, puissant, au boisé certes toasté, le Platinum 2003 de Guido Brivio bénéficie d’un traitement inspiré de l’amarone. Une partie des raisins sont séchés à l’air. L’œnologue Fred De Martin, élève de Philippe Corthay, chez UVAVINS, à Tolochenaz (VD), reste «zen» : «Je ne m’identifie pas à ce vin, mais ça m’a fait plaisir de le réussir dans de pareilles conditions climatiques. Que j’aie vinifié en Australie m’a beaucoup aidé… Mais je préfère la puissance et l’équilibre des 2002».
Egalement œnologue de Gialdi, dans les mêmes locaux que Guido Brivio, à Mendrisio, De Martin peaufine la cuvée «Quattromani». Ce projet réunit Feliciano Gialdi, Guido Brivio, Angelo Delea et Claudio Tamborini, le quatuor tessinois qui donne la réplique aux mousquetaires des années 1980. Les vins sont d’abord vinifiés «à la source», puis les barriques rapatriées à Mendrisio. L’assemblage est goûté et «ajusté», puis ce «mélange» séjourne encore quatre mois dans des barriques à forte chauffe. Ce vin rassembleur développe un style plus international que les quatre fers de lance de chacune des maisons, le Platinum de Brivio, le magnifique et racé Sassi Grossi de Gialdi, le très fin et élégant Comano de Tamborini et le puissant Carato Riserva de Delea.
Des bouteilles à plus de 50 francs !
Ces vins tirés à quelque 10'000 bouteilles sont tous vendus 50 francs et plus à la propriété. Car le merlot fait aussi tourner les têtes. Luigi Zanini, négociant en vins (italiens), fut aussi un des premiers à croire au merlot tessinois. Avant d’acheter ses propres vignes, où il a construit son «Castello Luigi», à Besazio, il s’est chargé de vinifier à sa manière les raisins que lui livraient un cercle d’amis, les «Vinattieri». Aujourd’hui, ce pur merlot est élevé deux ans en barriques neuves. Le 2003 garde un potentiel tannique intact, sur une matière d’une belle profondeur, dont les arômes rappellent la mine de crayon. Un vin, réussi, qui sera vendu 72 francs, à peine moins que le Castello Luigi (79 fr., prix provisoire !), où le merlot est complété par un peu de cabernets franc et sauvignon, dans un style bordelais. Chez Zanini, on tient le 2003 en moindre estime que le 2000, dont la capacité de vieillissement, grâce à l’acidité, était supérieure. Et qui fut vendu 99 francs la bouteille. Le Tessin se prend parfois pour Bordeaux… et rêve, en latin, de surpasser Petrus, le modèle de Pomerol.

Eclairage
Quelle image pour le «merlot du Tessin» ?

Tout au long de 2006, les Tessinois se pencheront sur les origines… et l’avenir du merlot (programme complet sur www.merlot06.ch). Du négoce dépend 50% de la viticulture tessinoise, 25% de la Cantina sociale de Mendrisio, et le reste est produit par deux cents caves particulières. En 1980, elles n’étaient que 50… Le merlot, dont 16% est vinifié en vin blanc, représente 80% de l’encépagement du canton. Il produit autour de 5 millions de bouteilles par an. Ainsi, le Tessin ne pèse que 5% du poids de la vitiviniculture suisse. Reste à savoir si une majorité de vignerons peuvent viser le très haut de gamme entre 50 et 100 francs, non pas les années exceptionnelles, mais les années normales. 5 millions de bouteilles sur 1000 ha pour, alors que les seuls grands crus de Saint-Emilion ont sorti 18 millions de bouteilles sur 3600 ha en 2005 : sur une surface exigüe, le Tessin n’a ni recensement des terroirs (l’étude est… à l’étude !), ni, a fortiori, une hiérarchie et un classement «officiel». La dégustation de cuvées rares le dispute donc au marketing, toujours plus offensif. Pour obtenir une vraie reconnaissance internationale, le Tessin devra choisir sa ou ses voies. (PT)

Article paru dans Hôtel + Tourismus Revue du 12 octobre 2005.