Pages Menu
RssFacebook
Categories Menu

Posté le 10 janvier 2005 dans Vins du Nouveau Monde

Argentine — Les nouveaux pharaons de Mendoza

Argentine — Les nouveaux pharaons de Mendoza

Les nouveaux pharaons de Mendoza
Dans la région de Mendoza la vigne pousse sur du sable et des cailloux. Les investisseurs se pressent au portillon. Le malbec est prêt à conquérir le monde. Reportage au pied des Andes.
Par Pierre Thomas
Mendoza, la capitale du vin d’Argentine, s’étend aux confins de la pampa, dans une plaine quasi-désertique à 900 m. d’altitude, à quatre heures d’avion de Buenos Aires. Les sommets enneigés des Andes font un décor grandiose aux vignes, plantées peu profondément, sur des sols maigres, sablonneux, caillouteux ou de galets roulés, comme à Châteauneuf-du-Pape.
Irrigation indispensable
Ici, sans eau, pas de salut… Il pleut un mois par an, entre décembre et janvier, quelques dizaines de millimètres. Les glaciers andins fournissent sans problème le précieux liquide. Naguère, les viticulteurs se contentaient d’ouvrir les vannes de canaux pour noyer les pieds de vigne. Aujourd’hui, cet arrosage est mieux contrôlé. Certains domaines, comme la Finca Celia, appartenant au géant chilien San Pedro, font pousser de l’herbe entre les ceps, afin que le réseau des racines entretienne l’humidité. Ailleurs, le goutte-à-goutte est largement pratiqué, qui permet de doser le liquide qui nourrit la plante.
Ici, les vignobles se comptent par centaine d’hectares… Les investisseurs se précipitent: le terrain ne coûte pas cher, entre 0,50 ct et 2 fr. le m2, selon qu’il est vierge ou déjà planté de vignes. Ensuite, ils construisent des caves gigantesques. Dans la Vallée de Uco, ces cathédrales poussent comme des champignons, sans se soucier des tremblements de terre à venir — le dernier a secoué Mendoza il y a vingt ans.
Seuls les meilleurs survivront
Les architectes locaux Eliana Bormida et Mario Yanzon ont bâti la forteresse en pierres de taille de Salentein. Les installations y sont enfouies sous terre, avec un chais à mille barriques. Les investisseurs hollandais ont décidé de dédoubler la cave et de construire des locaux plus fonctionnels pour le domaine bas de gamme, El Portillo. Un hôtel, avec des salles de dégustation, complètera l’ensemble. Quand on demande au responsable du projet, Carlos Nallim, ce qu’il adviendra de cette fuit en avant, il répond : «Seuls resteront ceux qui ont une vision claire. C’est une forme de darwinisme…» Et que le meilleur gagne ! Pour défendre leurs chances, plusieurs domaines, tel Salentein, s’appuient sur l’avis de l’œnologue volant bordelais Michel Rolland, qui a pignon sur rue à Mendoza.
La chance du malbec
Tout près, la famille Catena, venue d’Ancône (Italie) il y a cent ans, a fait bâtir, en 2001, une pyramide inspirée des mayas. Du sommet, l’œil embrasse des centaines d’hectares de vignes. Les plus proches sont expérimentales : à partir de 140 clones de malbec, importé de France en 1860, Catena a sélectionné cinq variétés performantes. Et c’est sur le malbec que l’Argentine compte pour convaincre le monde que, sous un soleil de plomb, à mille mètres d’altitude, où les nuits sont froides, on peut faire de grands vins. Qui ose parler de terroir ? Dans un opuscule, Angel Mendoza, œnologue en chef de Trapiche, une maison historique de Mendoza, écrit: «Terroir : un mot complexe qui rassemble terre et amour, intelligence et passion.» On croirait lire un manuel de marketing…
Un Valaisan au pied des Andes
Le Valaisan Jean-Marc Amez-Droz s’est aussi lancé dans l’aventure. L’ex-Monsieur Suisse du vin (selon Vinum), après avoir été le Monsieur Valais à la tête de Provins, passe désormais son temps entre deux avions aux quatre coins de la planète, comme sous-directeur du groupe bernois Hess, propriétaire de domaines en Californie, en Australie, en Afrique du Sud et en Argentine. Au nord de Mendoza, le domaine de Colomé s’étend près de Salta, dans la région viticole en devenir de Cafayate, sur 39'000 hectares ( !) de terrain, dont 70 en vignes. Pour le Valaisan, le climat exceptionnel justifie d’investir en Argentine. 10 ha de vieux ceps, jusqu’à 150 ans d’âge, ont été conservés ; 60 ha viennent d’être replantés, surtout en malbec. Et 1,5 ha à 3000 m. d’altitude, en pinot noir, avec une première récolte pour dans quelques semaines… Pas de miracle: «Les leaders élaborent des produits de qualité en limitant les rendements, pour des vins plus concentrés. Si on fait cet effort, l’Argentine peut entrer en compétition avec les meilleurs crus des autres régions viticoles», assure Jean-Marc Amez-Droz. Qu’on soit en Valais ou en Argentine, l’échelle change, mais le discours reste.

Eclairage
L’expansion argentine en chiffres
En 2003, l’Argentine, avec 13 millions d’hectolitres, pointait au cinquième rang des producteurs de vin du monde, loin derrière la France, l’Italie et l’Espagne (tous à plus de 40 millions) et les Etats-Unis (20 millions). Pour la première fois, elle apparait au dixième rang des pays exportateurs, avec 1,8 millions d’hectolitres, devancée par les Européens, mais aussi par l’Australie (5,3 millions) et le Chili (4 millions). Le vignoble argentin qui figure au dixième rang des surfaces, avec 209'000 ha, affiche une progression de 45'000 ha en 5 ans, soit trois fois le vignoble suisse. Les Argentins sont aussi parmi les plus gros consommateurs de vin au monde, avec 33 litres par an et par habitant (Suisse : 40 l.). Mais si la région de Mendoza est deux fois plus vaste que l’ensemble du vignoble chilien, elle exporte pour l’instant quatre fois moins de vin que son voisin du versant ouest des Andes. La vigne ne cesse de s’étendre au nord, dans la région prometteuse de Salta, et au sud, jusqu’en Patagonie.

Article paru dans Hôtel+Tourismus Revue, Berne, de décembre 2004