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Posté le 10 octobre 2013 dans Vins suisses

Neuchâtel sinistré,  mais pas de sinistrose!

Neuchâtel sinistré,
mais pas de sinistrose!

Comme partout en Suisse romande, les vendanges 2013 vont débuter cette semaine (celle du 8 octobre 2013) à Neuchâtel. Sauf qu’il n’y a pas beaucoup de raisins à ramasser… pour cause de grêle le 20 juin. Face à cette situation, unique dans les annales, les encaveurs ont déployé un éventail de mesures. Y compris de promotion, pour éviter que les clients habituels des vins neuchâtelois les oublient !

La perte de parts de marché, voilà le risque principal, puisque, dans le millésime 2013, il devrait y avoir 40 à 50% de vin en moins par rapport à une année normale. Sur 600 ha (598 ha), Neuchâtel produit entre 3 millions (2012 et 2010) et 3,6 millions de litres de vin (2009 et 2011), soit l’équivalent de la plus grande commune viticole valaisanne, Chamoson (3,6 millions de litres en 2012, mais sur 418 ha).

La levée du ban des vendanges se fait commune par commune. Cressier et ses voisines ont opté pour le 8 octobre.

La levée du ban des vendanges se fait commune par commune. Cressier et ses voisines ont opté pour le 8 octobre.

Deux tiers du vignoble frappés

Les vignerons neuchâtelois ne sont pas totalement démunis face à cette situation exceptionnelle. D’abord, le raisin récolté cet automne n’a pas souffert de la grêle, qui est intervenue avant la fleur. Ensuite, le vignoble a été grêlé aux deux tiers, et certaines régions, notamment La Béroche, ont été moins touchées. Comme les Neuchâtelois embouteillent la majorité de leur vin sous l’AOC Neuchâtel générique, et non de commune, un certain rééquilibrage peut se faire. Le risque principal, c’est que, les viticulteurs de La Béroche auraient pu «forcer» sur la production. Ca n’est pas le cas, assure-t-on, puisque les quotas n’ont pas été modifiés, explique Yann Huguelit, le président de l’Interprofession vitivinicole neuchâteloise (IVN), qui a tenu conférence de presse, la semaine passée, au Caveau des vins de l’Entre-deux-lacs, à Cressier.

La répercussion sur le marché ne sera pas immédiate, non plus. Certains encaveurs vont restreindre l’offre sur le chasselas non-filtré en début d’année, et l’œil-de-perdrix. En fonction de la qualité du raisin à la vendange, il risque d’y avoir moins de pinot noir transformé en rosé (jusqu’à 40% certaines années), pour privilégier le rouge, mieux valorisé.

Il y a aussi des stocks : dans les dernières statistiques fédérales, Neuchâtel affichait des stocks de près de du double d’une année de vendange, pour une consommation qui avait fortement chuté en 2012, passant pour la première fois sous la barre des 3 millions de litres (2,7). Encore faut-il accorder du crédit à ces chiffres… Car on n’exclut pas, du côté des encaveurs, que la grêle agisse de manière favorable sur les prix, notamment du pinot noir ! «C’est une question d’offre et de demande, mais en 2014, il faudra repartir comme en 2012 et la marge de manœuvre est faible», constate Nicolas Ruedin, le président des encaveurs.

Un avis rouge et blanc signale que la vigne est assurée contre la grêle et a été sinistrée le 20 juin.

Un avis rouge et blanc signale que la vigne est assurée contre la grêle et a été sinistrée le 20 juin.

Ecouler les millésimes en cave

Plusieurs des 74 caves du canton ont encore du 2011 (notamment élevé en barriques) et le 2012 de tout le canton ne sera présenté au Caveau de Cressier que les 1 et 2 novembre prochain, de 17 h. 30 à 20 h. Et les 2012 en barriques seront sur le marché jusqu’en 2015. C’est donc 2014 qui sera une année clé, avec le risque de vouloir atteindre les quotas maximaux — qui sont les plus bas de Suisse romande à Neuchâtel, 0,9 kg pour le chasselas et 0,8 kg pour le pinot noir —, voire de les réévaluer. «On ne va pas casser ce qu’on a mis longtemps à construire à cause d’un seul accident climatique», rappelle avec conviction Alain Gerber, le président des vignerons neuchâtelois.

La grêle n’a frappé de manière identique ni les vignerons, ni les cépages. A Auvernier, la plus grande commune viticole du Littoral, Jean-Denis Perrochet, de la Maison Carrée, est encore sous le coup : «C’est la dèche. Je ne vais vendanger que 10% de mes raisins.» Yves Kuenzi, le directeur de la Cave du Château d’Auvernier qui, à elle seule, met sur le marché 20% des vins neuchâtelois, constate : «Nous n’arriverons qu’à 15% d’une année normale. On va souffrir, c’est sûr… Dès l’hiver, notre personnel de cave sera mobilisé à la vigne, pour soigner la taille, opération délicate après la grêle qui a blessé les bois (branches). Je m’attends à devoir regagner des parts de marché : plus on s’éloigne de Neuchâtel, où les clients comprennent la situation, plus ce sera difficile de revenir et il faudra du temps.»

Réglementation assouplie

Sans rien sacrifier aux quotas et au prix de la vendange (5,10 fr. le kilo pour le pinot, 3,40 fr. pour le chasselas), les Neuchâtelois ont rétabli le droit de coupage dit «fédéral» de 10% avec des vins de toute la Suisse pour toutes les catégories. Seules les «spécialités blanches» (8% de la production totale) y échappaient. Comme à Genève et Vaud, touchés dans une moindre mesure par la grêle (10% pour le bout du lac Léman, 6% pour Vaud, sur La Côte, également frappée une seconde fois en juillet), les vignerons-encaveurs pourront acheter deux fois plus de vin dans leur région de production que ne le permet le règlement, soit 4’000 litres de vin, quelle que soit la taille du domaine. Reste à trouver des raisins ou des vins compatibles avec le «style» de chaque maison…

D’autres mesures administratives (chômage partiel, allègements financiers) et promotionnelles (remboursement des frais de participation aux concours cantonaux, nationaux et internationaux) renforcent le dispositif. Sans oublier que de nombreux producteurs sont assurés contre la grêle — les «dommages assurés» dans la vigne représentent 11,4 millions de francs. Une chose est sûre, en janvier, Neuchâtel lancera son non-filtré, puis organisera ses caves ouvertes au printemps et sa sélection cantonale (gratuite pour les producteurs). La grêle est passée, mais la vie continue!

A une autre échelle à Bordeaux

Plusieurs vignobles européens ont essuyé la grêle, cette année. A Bordeaux, ce ne sont pas 1’100 hectares, comme en Suisse romande, mais vingt fois plus : 22’000 ha, dont 5’000 ha frappés entre 50 et 80% (l’équivalent du Valais, épargné, faut-il le rappeler…) et 17’000 ha entre 30 et 80% (davantage que le vignoble suisse dans son entier). Les viticulteurs touchés pourront acquérir du vin dans l’appellation où ils se trouvent, mais ne pourront pas le vendre sous le nom de «château», a expliqué la semaine passée Bernard Farges, le nouveau président du Conseil interprofessionnel du vin de Bordeaux. La grêle a surtout touché l’Entre-Deux-Mers et le Libournais. Bernard Farges se demande s’il ne faudrait pas rendre obligatoire l’assurance contre la grêle : un cinquième des viticulteurs bordelais y sont affiliés, contre quatre cinquièmes des Suisses. Mi-juillet, Suisse-Grêle chiffrait les dommages à la vigne à 25,5 millions de francs (11 à Neuchâtel, 8,5 pour Vaud, 3,5 pour Genève et 2,5 pour les rives du lac de Bienne).

Paru dans Hôtellerie et Gastronomie Hebdo du 10 octobre 2013.