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Posté le 24 septembre 2015 dans Vins espagnols

Le dynamisme aux extrêmes de la Rioja

Le dynamisme aux extrêmes de la Rioja

Il y a 90 ans, en 1925, le rioja devint le premier vin espagnol protégé par une appellation d’origine contrôlée (DOC), puis de DOCa (DOC «qualifiée»), niveau que seul le Priorat catalan a atteint. Fondé sur la tradition bordelaise, le rioja évolue. Reportage.

Par Pierre Thomas, texte et photos

Longtemps, forte de son historique, la Rioja a semblé immuable. Ses vins de grandes caves, d’un bon rapport qualité-prix, présents dans tous les supermarchés, ont paru statiques. Et surtout figés dans une réglementation d’élevage basée sur quatre catégories. D’abord, des vins rouges jeunes, souvent vinifiés en grappes entières, en macération dite semi-carbonique, comme dans le Beaujolais. Ensuite, un système d’élevage sous bois à trois étages. D’abord le Crianza, qui exige un an d’élevage en barriques, de chêne américain le plus souvent. Ensuite, le Reserva, une sélection d’élevage d’un an au moins, mais mis sur le marché après trois ans. Enfin, le Gran Reserva, qui a séjourné deux ans au moins en barrique et trois ans en bouteille. Ce carcan traditionnel vole en éclats. Le style des vins, avec l’utilisation plus modérée de chêne américain aromatique, remplacé par le français plus neutre, évolue au gré des maisons.

La collection de fûts de Vina Tondonia.

La collection de fûts de Vina Tondonia.

Un style de maisons champenoises

Le mot «rioja» est devenu une marque de fabrique. De Bordeaux, qui en fit, dès 1860, le premier vin espagnol profitant de l’œnologie «moderne» pour l’époque, la région a évolué vers le modèle de la Champagne. Soit un celle du «vin industriel», de grandes caves (600 «bodegas» reconnues par la DOCa), qui achètent du raisin à 16’000 viticulteurs, cultivant 120’000 parcelles, puis le vinifient, l’assemblent , l’élèvent plus ou moins longtemps et le mettent en marché sous un nom de «marque».

Chaque grande cave, assise sur des milliers de barriques empilées dans ses chais, laisse son empreinte et s’efforce d’obtenir un «goût maison», reconnaissable par le consommateur, d’année en année. Comme en Champagne ! Même si, derrière les murs épais de caves comme Marquès de Riscal — agrandi et rénové en 2000 — ou Marquès de Murrieta — rénové luxueusement de fond en comble en 2014, en attendant la construction d’une nouvelle cave qui débute cette année — se cache un spectaculaire dynamisme, cette contingence commerciale est une des raisons de l’«immobilisme» attribué à la Rioja.

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Les (faux) jumeaux du renouveau

Tout cela change, dans une région de 62’000 hectares partagées en trois secteurs, la Rioja Alavesa (14’000 ha), la Rioja Alta (25’000 ha) et la Rioja Baja (23’000 ha). S’il ne fallait citer que deux noms de la «nouvelle génération» des œnologues, actifs dans toutes les régions d’Espagne, ceux d’Alvaro Palacios et de Telmo Rodriguez s’imposeraient. Mais qui sait qu’ils ont de profondes attaches avec la Rioja ?

Bientôt quinquagénaires, tous les deux formés à la Faculté d’œnologie de Bordeaux, ils sont de faux jumeaux! L’un, Alvaro, expansif, rond, jouant sur les codes folkloriques de l’Espagne, amateur autant de corrida (il manie la muleta avec dextérité) que de flamenco gitan (il pousse volontiers la chansonnette). L’autre, Telmo, mince, à l’élégance classieuse, et au discours profond et argumenté sur le bio et la biodiversité. Tous deux ont ravi l’Académie internationale du vin, aréopage fondé à Genève où il a son siège permament, lors de son dernier voyage dans la région, au début de l’été (auquel nous avons participé).

Ces faux jumeaux sont de retour sur les terres de leur famille, symboliquement à l’opposé l’un de l’autre, aux extrêmes d’une diagonale de 120 km, de la cuvette arrosée par l’Ebre, entre la Sierra cantabrique et les montagnes qui s’enchaînent depuis la Demanda. Telmo Rodriguez est revenu au domaine paternel de Remelluri, au pied de la Sierra de Tolono, dans la Rioja Alavesa, tandis qu’Alvaro Palacios, développe le domaine de la Montesa, planté par son père, non loin d’Alfaro, au pied de la Sierra de Yerga. Ces deux œnologues, reconnus pour leurs vins modernes, tiennent un discours adapté à leur terroir. Tous deux se sont convertis à la biodynamie.

La mode à la complantation

Au domaine de Remelluri, modèle de viticulture jardinée en terrasses, séparées par des bocages, en altitude (600 m.), qu’il exploite avec sa sœur, Telmo Rodriguez tient à l’assemblage des cépages blancs et rouges qui font l’originalité de la Rioja. Pour le blanc de Remelluri, un des grands blancs «sudistes» — la Rioja est à la confluence des influences climatiques atlantiques et méditerranéennes —, il refuse de dévoiler les neuf cépages qui le composent. Et il s’apprête à complanter, toutes variétés mélangées, une grande parcelle devant la cave acquise par son père, entrepreneur en génie civil, dans les années 1960.

Ses rouges trahissent une élégance subtile tandis que son autre propriété dans la Rioja, Altos Lanzaga, donne des crus plus puissants, au terroir plus affirmé. «Les religieux ont créé ici le premier vin moderne d’Espagne, au 18ème siècle. A l’époque, on complantait près de 70 cépages. Aujourd’hui, nous en avons encore 25 sur le domaine et notre but est de replanter en gobelet. Je veux retrouver la Rioja du 18ème siècle !», affirme avec force et conviction Telmo Rodriguez. Ce savoir-faire s’incarne dans un des vins de base, le Remelluri Reserva 2010, bien construit, long en bouche, encore un peu boisé, mais bien épicé, tandis que le Gran Reserva 2009 est puissant, minéral, avec des notes de cacao, d’épices et un bon soutien acide.

Le retour du grenache gagnant

Le père d’Alvaro Palacios a eu neuf enfants, la plupart sont actifs dans le vin. Alvaro travaille à la Montesa, dans la Rioja Baja, avec sa sœur, lui aussi. Ici, dans la Rioja Baja, longtemps le grenache fut majoritaire, avant que les fournisseurs de raisins de coopératives ou de grandes «bodegas» se laissent aller à la facilité du tempranillo, plus précoce et moins sujet aux aléas climatiques, donc plus rentable. Progressivement, le tempranillo est devenu le principal cépage de toute la Rioja. Par rapport au grenache, sa proportion est passée de 60% à 85% en un demi-siècle.

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Mais Alvaro Palacios est surtout connu pour être un des mousquetaires qui ont redonné naissance au vignoble du Priorat. Comme René Barbier, père et fils, et ses partenaires, qui ont mis en avant le grenache pur, de ceps de 120 ans, du vin culte Espectacle, de la région contiguë au Priorat, Montsant. Ce «coup», Palacios le réédite dans la Rioja. Sur le domaine de la Montesa (en photo ci-dessus), il a rétabli ce cépage, densifié les vignes, désormais travaillées «à la bourguignonne», avec un tracteur enjambeur.

Plus haut dans la Sierra de Yerga, il a mis la main sur trois hectares de très vieux grenaches, à 620 m. d’altitude, qui donnent le Quinon de Valmira, futur vin culte, que nous avons été parmi les premiers à déguster, sur le millésime 2014, déjà épuisé alors qu’il n’a pas encore achevé son élevage en barrique. Un vin splendide, au nez ouvert d’orange sanguine, d’épices douces, juteux, aux arômes de fraise des bois, à la fois fruité et concentré. Alvaro s’enthousiasme : «Voilà un vin supernaturel, la pulpe du fruit du Paradis à découvrir!»

Alvaro Palacios avait quitté la Rioja en 1989, pour le Priorat, avant d’y revenir en 2000. Tiré d’un vignoble de 90 ha, dont les deux tiers avaient été planté par son père, le vin de base, La Montesa, est composé désormais de 80% de grenache et de 20% de tempranillo. Le 2012, grande année, est plus ferme et plus austère que le 2013, plus ouvert, au nez de fruits rouges, rond, frais, gourmand : «Un vin pur et net, pour fêter toute la nuit», s’enthousiasme son géniteur.

Des femmes, gardiennes de la tradition

Au moment où des domaines de taille relativement modestes, comme Remelluri ou La Montesa, figurent en pointe, de grandes maisons historiques défendent avec dynamisme le classicisme des vins de la Rioja. Dans les caves rénovées du Marquès de Murrieta, c’est une jeune femme, Maria Vargas, qui donne naissance à l’emblématique Castello Ygay. «Mon but est de faire un vin qui a la capacité de vieillir. Le bois est l’élément clé, au risque de trouver le vin trop boisé dans sa jeunesse. Et c’est le cépage mazuelo (réd. : le carignan français) qui donne de l’acidité: c’est la colonne vertébrale du vin», commente l’œnologue en présentant un 2005, sélectionné sur fûts après deux ans. Il a passé 30 mois en barriques de bois américain et français : un vin d’une belle élégance, avec des arômes de rhum, du gras, de la puissance et des tanins fondus. L’assemblage joue sur le binôme tempranillo (89%) et mazuelo (11%). La Reserva Especial 1968 est plus éclectique, avec, sur la ligne de départ, le quatuor des raisins noirs de la Rioja : 70% de tempranillo, 13% de mazuelo, 12% de grenache et 5% de graciano. Il est resté 13 ans et demi en barriques et n’a été embouteillé qu’en 1983 : le nez est puissant, fumé, l’attaque sur l’acidité, avec des notes de pain de seigle, mais une rétro très fraîche sur la griotte. Le 2005 se négocie à 60 euros la bouteille, le 1968 atteint les 300 euros et plus…

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Une jeune femme, Maria-José Lopez de Herredia, a aussi repris les destinées de la cave familiale, Vina Tondonia, à Haro, avec sa sœur Mercédès, œnologue. Les bâtiments sont un dédale de caves où sommeillent 13’000 barriques et 300’000 bouteilles, dont certaines datent de 1895. Seul le Gran Reserva provient d’un seul millésime. Les autres sont toujours le fruit d’un assemblage de plusieurs terroirs, de plusieurs cépages (historiquement 70% tempranillo, 20% grenache, 5% mazuelo et 5% graciano) et de plusieurs années, aujourd’hui dans les limite des 15% prescrits par la loi pour afficher une année sur la bouteille.

A base de viura (85%) et de malvasia (15%), Vina Tondonia propose un vin blanc que les sommeliers espagnols s’arrachent, dans les vieux millésimes. Le jeune 2014 frappe par sa fraîcheur, ses arômes de citronnelle, sa vivacité et sa finale sur l’écorce de citron. Mais tout cela se fond dans le Riserva 2001, actuellement en vente (!), à la robe dorée, au nez d’eucalyptus, de bois exotique, qui a gardé toute sa vivacité, quasiment sans âge! En rouge, le Tondonia Reserva 2003, lui aussi en vente, développe des notes secondaires de champignon ; l’attaque est élégante et surprend aussi par la vivacité, la fraîcheur, avec des notes plus évoluées de cuir et de tabac.

Longtemps, parce que ce sont les Français qui ont «débordé» ici quand le phylloxéra menaçait de détruire tout leur vignoble, la région revendiquait son nom de «Rioja Médoc». Mais c’est plutôt à la Bourgogne qu’on pense en découvrant une série de vieux millésimes d’un trésor inestimable. Et bien vivant !

De retour de la Rioja, Pierre Thomas

Bilbao, capitale 2015 de l’œnotourisme

Bilbao, à une heure et demie de voiture de la Rioja en est la porte d’entrée, avec son aéroport, signé Santiago Calatrava, son musée Guggenheim, signé Frank Gehry, qui a dupliqué son œuvre en pleine Rioja, à côté de la cave de Marquès de Riscal, pour un hôtel de luxe.

Les chauffeurs de taxi se frottent les mains : ils amènent les touristes dans l’arrière-pays à un tarif soutenu… Et pourtant, la région doit son essor, à la fin du 19ème siècle à l’arrivée du train à Haro, où se sont construites les principales «bodegas» historiques. Trois, parmi les plus grandes, fêtent leurs 125 ans d’existence en 2015 : Bodegas Riojanas SA, Bodegas Franco-Espagnolas SA (photo ci-dessous) et la Rioja Alta SA.

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Fondé en 1999, le réseau des grandes capitales du vin (GWC) tiendra son congrès professionnel annuel à Bilbao et dans la Rioja, du 8 au 12 novembre 2015. Cette association de promotion, formée de Bilbao, Bordeaux, Le Cap, Mayence, Mendoza, Porto, San Francisco et Valparaiso, distribue chaque année ses «awards». Pour la Rioja, ceux de 2015 sont allés à la réfection, somptueuse et spectaculaire, des bâtiments de 1852 de Marquès de Murietta et, au niveau régional, à l’œnothèque Bodega Urbana, au centre de Bilbao, et à l’animation culturelle «Streets of Colour» de la cave Campo Viejo, maillon du groupe Pernod-Ricard.

Ne pas manquer, le formidable Musée de la culture du vin Vivanco, à Briones, une fondation du nom d’une famille de vinificateurs. Près de 120’000 visiteurs par an parcourent les salles où, depuis dix ans, le vin est dévoilé sous toutes ses formes, par de nombreux objets et des moyens multimédias attrayants. (pts)

Paru dans Hôtellerie et Gastronomie Hebdo du 3 septembre 2015.