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Posted on 10 février 2020 in Tendance

Lectures vigneronnes en trois volets

Lectures vigneronnes en trois volets

Aujourd’hui, être femme dans le monde du vin est un avantage médiatique. Encore mieux si c’est en élaborant du vin bio ! Et du nature ? Moins sûr ! Trois ouvrages surfent sur cette nouvelle vague du vin. Eclairage.

 Par Pierre Thomas

Editée à Sion, «Immersions» est un «mook» — ni journal, ni revue, ni livre, mais un peu des trois, lancé en 2017 par la Valaisanne Delphine Riand et le Vaudois Maxime Fayet. Chaque numéro est monothématique : on y parle de musiques, de gares, et de lieux, comme Les Pâquis ou le Val d’Hérens. Dernier tirage (150 pages, format magazine, 25 fr. + 5 francs de port, www.immersions.ch), le sobrement intitulé «Vigneronnes» avec, en couverture, la championne en titre des vins bios suisses, la Valaisanne Sandrine Caloz ouvrant la vanne d’une cuve de rouge…

Portraits et interviews

Membres de la Mémoire des vins suisses, l’immense Valaisanne Marie-Thérèse Chappaz (60 printemps, 40 ans de métier, 10 hectares de vigne) est interviewée, et la Genevoise Emilienne Hutin, portraiturée. On sait que la première n’a pas, à ce jour, de successeur désigné, tandis que la Genevoise, qui a travaillé aux côtés de son père et de son oncle, peut compter sur son fils Guillaume, avec qui, sur une photo, elle trinque dans la cave, tout en sourires complices…

Voilà qui relativise le propos «genré», même si l’ouvrage situe à juste titre les femmes dans leurs rôles dans le milieu vitivinicole actuel — avec le portrait de Marie-Bernard Gillioz, une autre pionnière parmi les vigneronnes-encaveuses valaisannes. Et de nouvelles arrivent, souvent un peu plus tard que le fils naturellement désigné pour reprendre la cave, et avec, assurément, davantage de convictions, comme la Neuchâteloise Céline Austing, de l’Encavage de La Rochette, rencontrée chez les Artisanes de la vigne et du vin (elles sont vingt-deux…), et la Vaudoise Marilyne Bisilliat Taurian,de la Cave du Clair Obscur, vue à la dernière Sélection des vins vaudois.

BD initiatrice pour les «nul(le)s ès vins», zeste d’ethnologie vigneronne, retour sur la Fête des vignerons de Vevey, évocation du bio, explication d’étiquettes de marque, poésies et port-folio de photos… ce «mook» est agréablement balancé. Et on rit des coquilles, «raison» pour raisin (page 15), «3,1 milliards» (p. 44 — mazette, au lieu de millions!) d’aide fédérale pour des projets de promotion des vins suisses, et les «herbes folles qui parsèment le sol sous les cèpes» (p. 125), renvoyant œnologue et mycologue dos à dos…

Des icônes et de quelques autres

L’interview de Marie-Thèrèse Chappaz sur le focus mis sur les femmes («et tant mieux si, pour une fois, c’est elles qui sont privilégiées») et son amour pour la biodynamie («ça a été un vrai coup de foudre») manque cruellement au livre «Vigneronnes, 100 femmes qui font la différence dans les vignes de France», signé Sandrine Goeyvaerts (165 pages, chez Nouriturfu, 18 euros). Surtout que plusieurs des vigneronnes portraiturées citent la Valaisanne comme exemple tout comme l’Italienne Elisabetta Foradori — mais qui connaît vraiment ces icônes en France? Deux portraits ajoutés hors Hexagone n’auraient pas été un luxe…

Pascaline Lepeltier, de New York (associée de «Racines»), double titre masculin de «meilleur sommelier de France» et «meilleur ouvrier de France» en 2018, l’écrit d’emblée dans sa préface : «Non, le vin féminin n’existe pas. Le vin de passion, de conviction, oui, de genre, non». Avec la remarque : «Les racines du mouvement que ces femmes incarnent ne sont pas si profondes que cela ; ce sont des racines presque radicelles qui n’ont pas encore la force de porter au plus haut cet équilibre nécessaire.» Pourtant, assure Sandrine Goeyvaerts, en France, «un chef de domaine sur trois est une femme». Des cent décrites, pour la plupart en pleine force de l’âge (35 – 55 ans), nombreuses sont déjà en bio (ou en reconversion), quelques unes en biodynamie. Et j’ai bien aimé la conclusion d’Isabelle Meyer, du domaine alsacien Josmeyer : «La place des femmes dans le vin, ça ne parle pas trop ! Il y a un apprentissage pour tout et le vin est pour moi un métier lié à la sensibilité, à l’éducation, à l’écoute de la nature. C’est un métier qui s’apprend et une femme apprend aussi bien qu’un homme.»

Toutes bios, mais pas nature !

Dans la logique des deux publications précitées, on aurait dû trouver une forte cohorte féminine dans «100 grands vins naturels d’émotion», publié par l’application pour smartphone Raisin (Editions Reverse, 353 pages, 22 euros). Des trois auteurs, l’un habite la région lausannoise, Cédric Blatrie, co-fondateur de Raisin, et pharmacien dans un hôpital vaudois. Eh bien, c’est un peu le monde à l’envers… Elles sont seulement une poignée, dont Michèle Aubéry (Domaine de Gramenon) à «mériter» l’évocation d’un vin. Dans une petite sélection internationale (25 références), Marie-Thérèse Chappaz ne figure pas, elle qui signe quelques cuvées «nature», au contraire des Valaisan(ne)s du Domaine Chérouche et de Hans-Peter Schmidt, de Mythopia, au témoignage intéressant. Et si dans «Vigneronnes», on regrettait l’absence des sommelières, dans les restaurants français étoilés, sur les quinze personnalités du monde qui livrent un choix de dix vins, sept sont des femmes (on retrouve Pascaline Lepeltier !), aux côté, notamment d’Emmanuel Heydens, le caviste du Passeur de Vin, à Genève et Lausanne.

L’ouvrage est riche et bavard. Il parle d’abord des vins, tous «naturels», mentionnés avec le millésime exact du vin dégusté (une méchante langue préciserait : par honnêteté devant la stabilité relative du produit…). Puis classés en «licorne» (introuvable !), «monument», «gastronomie», «énergie», «méditation» ou «OVNI», soit un large panorama des vins français dits «naturels».

Késako ? «C’est-à-dire issus de raisins cultivés, au minimum, en agriculture biologique et vinifiés sans aucun intrant, dont le soufre. C’est ce qu’on appelle les «zéro-zéro», «vins S.A.I.N.S» ou encore pur jus.» Et pour définir ces «grands vins d’émotion», «pleinement dans la subjectivité», les auteurs écrivent : «Pour nous, c’est un vin auquel il n’y a plus rien à enlever. C’est tout le contraire d’un vin technique, travaillé par un œnologue qui, lui, pensera que le vin est parfait parce qu’il n’y a plus rien à ajouter.» Jolie formule, mais pas facile à vérifier au creux du verre… Surtout quand on admet «des niveaux plus ou moins élevés de volatile, la présence variable de gaz ou des réductions plus ou moins marquées. Il n’y a pas de règle absolue, ni de goût ultime.» S’ils le disent et l’écrivent!

©thomasvino.ch