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Posted on 8 mars 2026 in Tendance

Merlots du Tessin: prendrez-vous une caisse d’audace?

Merlots du Tessin: prendrez-vous une caisse d’audace?

Le jeu de mots est facile: sous le nom de «Dodas», douze vigneronnes et vignerons du Tessin, quasi à parité, viennent de présenter une caisse de chacun de leur meilleur merlot, élevé pour tenir dans le temps, à Lugano, la capitale économique et culturelle du seul canton suisse d’expression italophone. J’y étais et j’ai transmis mon compte rendu au blog les5duvin.

De Lugano, Pierre Thomas

Un trio pour douze crus : de g. à dr., Gaby Gianini, Eliana Marchionetti et Cristina Monico

 

Dodas, n’est pas de l’italien, mais du patois tessinois. Et veut dire douze, tout simplement. Le 12 mars de chaque année, une telle caisse, vendue autour de 700 euros, pour des vins qui, chacun valent entre 35 et 70 euros la bouteille au domaine, sera mise sur le marché. Une collection qui est le reflet d’un seul millésime, en l’occurrence le 2022.

Le merlot condamné par le climat ?

Ce millésime échappe à la malédiction qui pourrait s’abattre sur le merlot du Sud des Alpes : la météo fut favorable cette année-là, avec un été chaud et sec, qui a donné une belle quantité de vins rouges capiteux et fort plaisants à déguster, dès maintenant. On le sait déjà, ce sera plus délicat dans les millésimes qui suivront (on en connaît déjà trois…). Mais comme l’a dit Sacha Pelossi, «le travail de l’œnologue se reconnaît davantage dans les petits millésimes que dans les grands».

Le Tessin, avec ses 864 hectares de merlot (71% du vignoble de 1215 ha), a l’habitude de connaître, depuis 2003, une alternance d’années très chaudes ou très humides. Le merlot, à la peau plus fine que le cabernet sauvignon, n’affectionne aucun de ces extrêmes. Il peut «griller» quand il fait trop chaud et, surtout, être mûr trop tôt, avant sa maturité phénolique et le pic de ses arômes. Et quand le cycle végétatif de la vigne est perturbé par le froid ou la pluie, il peut avoir de sérieux problèmes dès la fleur et jusqu’à la vendange, en passant par des attaques de champignons, comme le mildiou puis la pourriture grise. Il faut donc bel et bien de l’audace pour profiler les meilleures cuvées de chaque producteur et les construire pour durer, en espérant qu’elles s’améliorent dans le temps…

Pour autant, le merlot, décrié en Californie et vilipendé à Bordeaux, n’a pas dit son dernier mot, assure le généticien de la vigne,  José Vouillamoz. Il est présent depuis le début du XXème siècle : les responsables viticoles tessinois de l’époque étaient aller se renseigner à Bordeaux, pour remplacer les vieilles variétés, victimes du phylloxéra. Aujourd’hui, plutôt qu’une orientation vers des assemblages «à la bordelaise», le scientifique doublé d’un communicateur écouté, plaide pour une viticulture adaptée au changement climatique et, en amont, pour des clones (plus !) appropriés et des porte-greffes adaptés : en France, on compte 12 clones de merlot, contre 37 en Italie, et 5 seulement en Suisse, deux fois moins qu’en Autriche ou en Allemagne.

Une empreinte alpine et méditerranéenne

Une chose est certaine, comme l’a affirmé Johana Dayer, future Master of Wine, le «merlot du Tessin n’est ni une imitation bordelaise, ni une déclinaison toscane». D’abord, les sols sont différents : les granits et les gneiss du Sud des Alpes n’ont rien en commun avec l’argilo-calcaire de Saint-Emilion ou les galestro et alberese toscans. Complétée des influences climatiques à la confluence des Alpes et de la plaine du Pô, voire de la Méditerranée, cette base assure aux vins tessinois «un équilibre rare entre maturité et fraîcheur». A ce titre, le chaud 2022 n’est peut-être pas le meilleur exemple d’un écart marqué entre le sud et le nord du Tessin, «sotto» ou «sopra» Ceneri, le massif montagneux qui coupe le canton en deux…

Confirmations et révélations

Après la théorie, la pratique. Il s’agissait de déguster, à la volée, les nectars de chaque producteur. Plus de la moitié sont des membres de la Mémoire des vins suisses (7 sur 12) et j’en ai cité 6 sur 12 (dont un qui n’est pas de la Mémoire) dans mon livre «111 vins suisses à ne pas manquer».

Plus qu’un groupe, une grande famille…

En toute subjectivité, il y a donc des confirmations au plus haut niveau : les très réussis «Balin» d’Anna Barbara von der Crone Kopp et Paolo Visini et «Montagna Magica» de Jonas Huber, deux piliers de la Mémoire, et, le complexe, avec ses notes de graphite marquées, et moins souvent dégusté (pour ma part) «Il Canto della Terra», de Sabrina Monti. Juste derrière, remarquablement construits, deux vins qui s’affichent Riserva (élevage de 18 mois de barriques au moins), de Moncucchetto, signé Cristina Monico, et du Castello di Morcote, de Gaby Gianini et Maurizio Merlo, et deux classiques suivis depuis plusieurs années, le «Lamone», de Sacha Pelossi, à l’élevage très «bordelais», et le «Crescendo», de Mike Rudolf et Stefania Ragò. Le «Muss», de Fawino (Simone Favini et Claudio Widmer), l’«Orrizonte» de Myra Zündel, l’«Amiis» de Settemaggio (famille Marcionetti), le «Ronco dei Ciliegi» de l’Azienda Mondò (les frères Rossi) et le «Stella» (Urs Hauser) complètent ce tour d’horizon. Ces artisans assurent à la caisse une belle représentativité de ce qui se fait de mieux au Tessin, même si aucune «grande cave» ne figure dans cette réunion d’amis proches de la terre.

Présent non comme producteur de merlot, mais comme nouveau président central de l’Association suisse des sommeliers professionnels (ASSP), Paolo Basso a lancé au groupe d’amis, dont l’entête du site Internet est en anglais: «Good luck!», tout en insistant sur la nécessité de tirer les vins tessinois (et suisses) vers le haut, dans un marché difficile.

De l’horizontale à la verticale

Ceux qui auront la patience de collectionner plusieurs caisses de plusieurs millésimes pourront bifurquer d’une passionnante horizontale à une vertigineuse verticale. Avec douze pinots noirs, et désormais aussi douze chardonnays, les vignerons des Grisons, sous l’étendard de Vinotiv, ont montré la voie (dégustation de présentation du dernier millésime l’après-midi du 9 mai 2026, chez Davaz à Fläsch). La Baronnie du Dézaley présente une caisse de chasselas Grand Cru de ses membres, dont certains font aussi partie du cercle Arte Vitis(quatorze membres uniquement vaudois). Il n’y manque des Valaisans, partagés entre leurs cépages vinifiés «in purezza» (comme on dit au Tessin), petite arvine, en blanc, et cornalin et humagne rouge, et des assemblages hétéroclites, où le duo cornalin – humagne paraît avoir le vent en poupe. Et, dans un plus petit vignoble, Neuchâtel, où, dit-on, il se prépare quelque chose…

Site Internet : www.dodas.ch

©thomasvino.ch