Provins à l’abordage de la Suisse alémanique
Le vignoble suisse, comme les autres, est en crise. Et ça n’est pas la première fois ! Début mai, Provins a fêté les vingt ans d’une collection inspirée à l’œnologue de l’époque, Madeleine Gay, par celle qui reste une des premières «influenceuses» du milieu vin, Chandra Kurth. L’occasion de rappeler quelques évidences du marché du vin suisse.
Par Pierre Thomas

Les quelque 90 millions de litres produits en moyenne ces dix dernières années s’écoulent en «circuit fermé». La Suisse n’exporte hors de ses frontières que 2% de sa production. Rappel : elle n’est limitrophe que de pays viticoles, l’Italie, la France, l’Allemagne, l’Autriche et même le minuscule Liechtenstein. Curiosité du «miracle suisse», 80% des vins naissent dans la partie francophone du pays tandis que 80% de la clientèle potentielle se situe dans la partie germanophone. Une inversion de proportion qui fait écho au constat de feu le ministre Jean-Pascal Delamuraz : «Les Suisses s’entendent parce qu’ils ne se comprennent pas». Selon les derniers chiffres portant sur la grande distribution, la Suisse alémanique ne consomme que 25% de vins suisses…
Dans ce contexte, des vins signés d’une Zurichoise auraient pu servir de «cheval de Troie» aux crus valaisans outre-Sarine, la rivière qui des Alpes au Plateau marque la «frontière» des langues dite aussi «barrière de roestis» (les patates émincées et grillées).
Changer l’image du vin valaisan
C’est, du reste, un Saint-Gallois, Thomas Dürlewanger, alors chef des achats d’une chaîne d’une douzaine de magasins «cash & carry», qui diffusa en exclusivité les flacons. Il témoigne : «Il y a vingt ans, le vin valaisan souffrait d’une image désastreuse en Suisse alémanique, associé au fendant et à la dôle bas de gamme. Il fallait montrer des qualités différentes, proposées à un prix plus soutenu. Le consommateur a accepté la démarche, la gastronomie aussi. La petite arvine, l’heida (païen ou savagnin blanc) et l’humagne blanche ont bien marché. Pour le rouge, c’est plus compliqué ! Pour les Suisses allemands, le Valais est un pays de blanc. La collection de Chandra Kurth a contribué à changer l’image des vins suisses». Les flacons sont toujours vendus par la chaîne (Spahr).

Madeleine Gay et Damien Carruzzo entourant Chandra Kurth.
Outre les cépages blancs déjà mentionnés, la collection comprend un fendant (vendu moins de 17 euros), et quatre rouges, tous en cépage pur, cornalin, diolinoir, humagne rouge et syrah. Chaque flacon, qui reprend la forme évasée connue du… château Haut-Brion, et porte en étiquette une vignette tirée des archives photos du Valais, se vend autour de 20 euros. L’exception est le dernier venu, élaboré par l’œnologue Damien Carruzzo, sobrement nommé «Le rosé», un assemblage rose pâle et fringant de gamaret et de garanoir, deux cépages croisés il y a cinquante ans à Changins, qui n’auraient sans doute jamais dû être plantés en Valais… Le prix de cette nouveauté se situe à 15 euros.
Peu d’effet Fenaco outre-Sarine !
Il y a six ans, quand la coopérative Provins a été transformée en société anonyme dont la majorité du capital est contrôlé par la fédération nationale des coopératives agricoles, le puissant groupe Fenaco, j’avais été un des rares à voir cette reprise qui secoua le Vieux-Pays comme une planche de salut pour le vin valaisan «exportable» en Suisse alémanique…
Eh bien, six ans plus tard, la SA vient d’annoncer 6 millions de francs suisses de déficit pour 2005 et des pertes cumulées de 26 millions de francs, après une restructuration comptabilisée à 22 millions de francs en 2020. Dans la foulée, elle a annoncé que dès 2027, la cave ne prendra plus en charge les raisins provenant de vignes situées sur des terrains à bâtir, soit une quarantaine d’hectares… On peut se demander, légitimement, si des terrains classés comme tels, ne devraient pas être livrés à l’arrachage. Pourtant, ils sont exclus de l’aide financière fédérale prévue à cet effet…
Des vins suisses «condamnés au moyen de gamme»
Pourquoi la «conquête» de la Suisse alémanique, malgré le contrôle par une entreprise nationale, n’a-t-elle pas eu lieu ? Réponse de Michel Charbonnet, le directeur général de Provins : «La culture patriotique du vin n’existe pas en Suisse alémanique.» Le patron de la cave qui représente 10% de la production du plus grand canton viticole plaide pour des vins suisses «condamnés au moyen de gamme». C’est précisément le créneau qu’occupe la collection Chandra Kurth. Elle reste marginale : 40’000 bouteilles.
Face à la crise, Michel Charbonnet est convaincu de trois choses. Primo, le Valais doit produire moins de vin et «pas plus qu’il ne peut en vendre» (la production n’a baissé que de 5 millions de litres alors que la consommation des vins valaisans a chuté de 18 millions en 30 ans). Secundo, il est nécessaire de professionnaliser davantage le travail de la vigne, marqué, en Valais, par les «vignerons du samedi» ou «à grand-papa» (27% de petits fournisseurs chez Provins). Tertio, il faut mettre en place une pyramide qualitative des vins, qui place chaque bouteille à son niveau d’exigences à la vigne et de prix à la vente.
Et, in fine, les Suisses, bien seuls à déguster leurs crus, doivent boire davantage de vins de leur pays ! Dans la statistique, seuls la Belgique et le Canada, font moins bien en consommation de vins indigènes. La Suisse est remontée d’une part de 35% à 37,5% de vin indigène en 2025 sur une consommation en baisse de 3,3% : cela paraît peu, certes, mais aucun signe montre une reprise, induisant que la courbe devrait encore s’aggraver ces prochaines années.
Chronique parue sur le blog les5duvin.
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