Viticulture suisse : en mars, ça arrache !
Ces temps, la presse audiovisuelle et papier s’intéresse à la viticulture suisse. Par le petit bout de la lorgnette : l’arrachage présumé de 10% du vignoble suisse dans les 5 à 10 ans. Ma chronique pour le blog francophone les5duvin.
Au moment où la France annonce que 5’800 producteurs ont déposé une demande d’aide pour arracher 28’000 hectares de vigne. Dans les deux cas (producteurs et surface), cela concerne le double du vignoble suisse ! Tandis qu’en Italie, même si le Gambero Rosso déplore le manque de vista des politiques, l’arrachage ne paraît pas à l’ordre du jour. (J’ai même visité un petit vignoble en progression, le plus proche du Tessin et du Valais.)
Les Vaudois ont donné le (mauvais) signe du départ. Après avoir «arraché» (!) à l’Etat un plan cantonal de redynamisation du vignoble, les voilà prêts à enlever des ceps ici ou là. Au petit bonheur la malchance… Le Conseil fédéral a annoncé qu’il allait lui aussi encourager la diminution du vignoble par un plan 2026 – 2027.
Subvention et à fonds perdu!
En fait, ces mesures sont une course à la subvention, comme en France, qui a obtenu, à Wine Paris, des gages d’appui européen. Ce qui rend les Italiens, champions des subventions européennes, jaloux comme des poux.
Les Valaisans allaient emboîter le pas à leur voisin vaudois, en débloquant une somme de 10 millions de francs, soit 2 francs par m2 maximum pour un arrachage volontaire. Jeudi 12 mars, le Grand Conseil a refusé la mesure, tandis que le conseiller d’Etat Christophe Darbellay rappelait que le canton le plus viticole de Suisse avait consacré 41 millions «à fonds perdus ces dix-neuf dernières années» pour soutenir ce secteur agricole.
Ah, les millions «à fonds perdus», on ne les compte plus dans le tonneau du vin suisse ! On parle d’arrachage «volontaire» et incontrôlé, de sorte qu’on «mitera» le vignoble en fonction de la situation financière de chaque producteur… Une vergogne, quand on pense que le vignoble romand, il y a une vingtaine d’années, a déclenché un plan d’études et de cartographie des surfaces. Une démarche visionnaire ? Oui, si elle avait débouché sur une véritable politique proactive d’encouragement du bon cépage au bon endroit. Mais la profession de viticulteur est ainsi faite que ces esprits indépendants détestent les mesures étatiques, à l’exception des subventions, bien sûr. Le conseiller d’Etat libéral vaudois Philippe Leuba, à l’extrême fin de son mandat, s’était risqué à inciter les vignerons à redéfinir les appellations d’origine contrôlée (AOC) cantonales, en conditionnant le plan de relance à cette réforme. Eh bien, le canton a mis de l’argent dans le pipeline avant que la production ne s’empresse de renvoyer le dossier AOC aux calendes vaudoises (qui valent les grecques).
Abandonner le marché…
L’arrachage est vertement critiqué au moment où le vin suisse, qui a chuté à une part de marché historiquement basse de 35% de la consommation, veut se relancer. L’hiver dernier, Swiss Wine Promotion a obtenu que Berne, pourtant en période d’austérité et de résistance à l’agriculture subventionnée, une rallonge de budget de la promotion des vins suisses (doublé à 18 millions de francs, soit six fois plus qu’en 2022).
Mais tous les acteurs de la branche ne sont (évidemment) pas d’accord. Ainsi, l’Association des vignerons-encaveurs dénonce que l’arrachage aboutisse à une «perte de parts de marché» au moment où on espère que le vin suisses atteindra 40% de la consommation suisse, ce qui correspondrait à la production annuelle (de 82 millions de litres en 2025, et 90 millions sur dix ans) des 14’500 hectares du vignoble, alors qu’il serait interdit de replanter sur les parcelles durant dix ans. Et 10% de production de raisin représente entre 8 et 10 millions de litres de vin mis sur le marché. On sait que le marché du vin suisse a, depuis toujours, nécessité l’importation de 60 et quelques pour cent de vin pour satisfaire les besoins des consommateurs, touristes compris.
Pour les vignerons-encaveurs, il faut soit réduire le contingent des vins importés (que le Conseil fédéral a déclaré impossible sans négociation risquée avec l’OCDE), soit lier les conditions favorables de cette importation à la vente de vins suisses. Et, précisément, cette semaine, Berne a mis en consultation un projet dans ce sens.
Pour un fonds en faveur du vin
Dans une lettre très détaillée, l’Association suisse du commerce des vins, qui comprend évidemment les importateurs et affirme représenter «70% du chiffre d’affaire du vin commercialisé en Suisse», rejette d’emblée ce système et plaide pour un «fonds du marché suisse du vin». Il impliquerait «les acteurs de tous les échelons de la chaîne de création de valeur — viticulture, production, importateurs et négoce — (…) qui apporteraient une contribution financière. Grâce à celle-ci, le secteur vitivinicole pourrait développer les instruments devenus indispensables : observation du marché exhaustive et actualisée pour tous les canaux de distribution (réd : actuellement, seulement la grande distribution), communication générique en faveur du vin (réd : la chute de la consommation frappe aussi les vins importés), mesures de promotion des ventes pour le vin suisse, soutien et financement de projets d’innovation.»
La «contribution financière» de tous les acteurs reviendrait, peu ou prou, à une forme de «droit d’accise», une formule que je défendais il y a bientôt quinze ans pour alimenter un tel fonds que j’appelais de mes vœux restés pieux jusqu’ici.
Quinze ans de vaines palabres : le vin suisse a l’habitude de naviguer entre calendes grecques législatives au nom du fédéralisme et le tonneau des Danaïdes de mesures incitatives mal ciblées.
Pierre Thomas
V.O. d’une chronique sur le blog les5duvin. Chronique écrite avant parution dans Le Matin-Dimanche du 15 mars 2026 d’une intéressante interview de l’homme d’affaires Jürg Staübli, propriétaire de 50 hectares de vigne sur La Côte et dans le Chablais vaudois. Il y manque un éclairage: pourquoi ce financier a-t-il acheté autant d’hectares? S’il défend le chasselas, il critique le manque de vision des vignerons et des instances administratives.
©thomasvino.ch/13.03.26