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Posté le 19 décembre 2007 dans Conso

Des bulles dans le champagne rosé

Des bulles dans le champagne rosé

Test, paru dans Tout Compte Fait de décembre 2007
Des bulles dans le champagne rosé
Le champagne rosé est tendance: ses ventes ont massivement augmenté en Suisse entre 2005 et 2006. Et ses prix s’envolent aussi! Même si le vin déçoit (trop) souvent.
Pierre Thomas
C’est toujours la même histoire. Faut-il considérer le mousseux comme un vin et le déguster avec des paramètres oenologiques? Ou bien comme un produit au marketing si puissant qu’il conditionne le consommateur à l’associer à toute fête?
Sachant que 40% des vins de Champagne sont expédiés au quatrième trimestre de chaque année, la réponse penche vers le rituel festif. Peu importe, alors, le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse!
Pourtant, les Champenois insistent sur leur savoir-faire de vinificateurs. Le rosé illustre cette gageure. Car il peut être de saignée, ou de macération, ou, au contraire, exception légale, le résultat du mélange de vins blanc et rouge. Et si la Champagne a produit de l’«œil-de-perdrix» en macération dès le 18ème siècle, souvent la couleur fut apportée par la «teinte de Fismes», une liqueur à base de sureau…
Blanc ou rosé, «de noirs» ou «de blancs»
Dans un vignoble où les raisins à peau foncée, pinot noir et pinot meunier, sont tout autant utilisés que ceux à peau claire, issus de chardonnay, le rosé pourrait être un penchant naturel. Pourtant, la plupart des champagnes sont des assemblages de «blanc de noirs» (qui veut dire qu’on vinifie en vin blanc des raisins rouges), et de «blanc de blancs», issus uniquement de chardonnay. Les rosés sont aussi élaborés sur cette base standard, avec un ajout d’un peu de vin rouge, avant la fermentation en bouteilles pour la prise de mousse : il est plus facile, ainsi, de maîtriser la couleur, importante à l’œil. Et paradoxe, alors qu’on sait que les mousseux sont très sensibles au jour — on dit d’un champagne fané qu’il a pris un «goût de lumière» —, les embouteilleurs sont obligés de choisir un flacon translucide pour mettre en valeur la couleur! L’exposition du rosé dans les grandes surfaces est donc encore plus périlleuse que pour le blanc (conditionné le plus souvent en bouteilles vert foncé).
Gare au stockage en rayon
Ce préambule n’est pas inutile pour expliquer les résultats de notre dégustation. D’abord, on a dû exclure un vin, le Nicolas Feuillatte, pris au sommet d’un rayon, debout presque sous les néons, dans un supermarché (HyperCasino de Romanel). Il présentait ce «goût de lumière» frisant l’oxydation. Ce défaut gustatif rédhibitoire, on l’a aussi repéré sur le dernier classé, le Coligny et Fils. Pourtant, Denner — c’est un bon point ! — présente ses champagnes couchés dans leur carton d’origine. Dans ce cas, l’oxydation est à rechercher en aval, dans la vinification.
En remontant le classement, on trouve, mal notés, deux «cavas» catalans, élaborés de la même manière que le champagne (selon une «méthode traditionnelle»), certes bon marché, mais aux goûts peu adaptés à nos palais.
«Produits de luxe» mal dégustés
Canard-Duchêne (du groupe Thiénot, dans le giron de Pernod-Ricard) se montre le plus satisfaisant du test: sur Internet, la marque explique qu’elle a décidé de miser, depuis deux ans, sur un rosé fruité et frais. Mission réussie! Pas étonnant que les deus suivants soient le Louis Kremer et le Charles Bertin. Ces deux noms sont des «marques secondaires». Et les deux produits sortent de la même «officine», Boizel (groupe BCC, où Bruno Paillard est majoritaire).
Mais attention, c’est un hasard, dans la mesure où Charles Bertin, sous-marque exclusive de Coop, recouvre aussi un brut qui, lui, vient d’une autre source… Il faut se méfier des étiquettes de champagne! Non seulement, elles pratiquent la dissimulation, mais encore, les plus célèbres ne sont pas gages d’excellence, puisque notre jury a mal noté les «grandes maisons». Leurs rosés sont aussi les plus chers du lot, avec un pic, le Laurent-Perrier, à près de 65 fr. En Suisse, cette marque jouit d’un prestige certain, «leader» du marché du rosé, malgré son prix élevé. Mais là où la publicité annonce, «une base de macération de pinot noir» pour laquelle «toute l’élaboration est dédiée à l’expression des arômes de fruits rouges», nos dégustateurs ont décelé certes de la persistance gustative, mais un côté «végétal» et «rustique», corrigé par le «dosage» — l’ajout de liqueur dite d’expédition, qui permet de masquer les défauts, mais ajoute de la douceur. On mesure, une fois de plus, l’écart entre la publicité pour un produit de luxe vendu comme tel et la dégustation à l’aveugle. L’un de nos fins nez a même ajouté sur sa fiche : «12 points, par politesse !», sans savoir à qui s’adressait le compliment, puisque les vins, tirés au sort, ont été dégustés, comme toujours, à l’aveugle.
                                      
Eclairage
Le rosé, marché porteur grâce aux femmes
Entre 2004 et 2006, les ventes de rosé ont progressé près de sept fois plus que pour les autres vins de Champagne. L’«Observatoire économique des vignerons et maisons de Champagne» y voit une «tendance de fond», plutôt qu’un «phénomène de mode». Le marché est estimé à 40 millions de bouteilles de mousseux rosés. L’année passée, la Champagne en a fourni 21 millions, soit 6,6% du volume de champagne. L’export (47,5% du volume) a progressé de 60% par rapport à 2004. Longtemps marché-test, la Suisse avait boudé le rosé, «mais semble renouer», note l’étude, puisque entre 2005 et 2006 la progression a été de 30%, toutefois loin derrière le Japon, 86%! En Suisse, la proportion de rosé est de 6,7% (14,1% au Japon): sur les 5,4 millions de bouteilles de champagnes exportées en 2006, 363'601 étaient du rosé. Le rosé est une excellente affaire…pour l’élaborateur: son prix s’est apprécié de 37% en dix ans, avec une moyenne de 20 euros (34 francs) la bouteille en 2006. Pour la Suisse, la moyenne se situe à 16,6 euros (28 fr.). Tant les maisons que le Comité interprofessionnel du vin de Champagne estiment que les femmes achètent plus volontiers du rosé, qui sert aussi souvent de cadeau. (PTs)

Le jury de Tout Compte Fait
Nathalie Borne, «patronne» de l'Auberge d'Aclens (VD), Nicolas Bourassin sommelier, Le Montagne, Chardonne (VD), Frédéric Compain, sommelier, Le Châble (VS), Jean Solis, importateur de vins fins et Pierre Thomas.

Le classement de 10 champagnes rosés de supermarché
1) Canard-Duchêne, brut rosé, 38,10 fr., Aligro, 14,6/20
2) Louis Kremer, burt rosé, 35,60 fr., Aligro, 14/20
3) Charles Bertin, brut rosé, 27,90 fr. Coop, 13/20 (meilleur rapport qualité/prix)
4) Vranken, Demoiselle brut, 46 fr., Aligro, 12,8/20
5) Raoul Collet rosé, 24,95 fr., Denner, 12,6/20
6) Laurent-Perrier, Cuvée Brut Rosé, 64,90 fr., Coop, 12,6/20
7) Moët & Chandon, Rosé Impérial, 53,90 fr., Coop, 12,4/20
8) Freixenet Rosado Seco, Cava, 12,90 fr., Coop, 12,2/20
9) Marques de Monistrol Rosé Brut, Cava, 14 fr., Aligro, 12/20
10) Coligny Père et Fils, 25,95 fr., Denner, 10/20

Les commentaires de dégustation détaillés sont parus dans l'édition de décembre 2007 du magazine de consommation Tout Compte Fait.