Pages Menu
RssFacebook
Categories Menu

Posté le 24 juin 2008 dans Grand Jury 24 Heures

Chardonnays: les vaudois explosent au Grand Jury de 24 Heures

Chardonnays: les vaudois explosent au Grand Jury de 24 Heures

Grand Jury de 24 Heures

Les chardonnays
s’imposent à domicile


Dans le deuxième des quatre matches entre des vins de l’Ancien et du Nouveau mondes, les chardonnays suisses ont pris leur revanche sur les cabernets sauvignons (24 Heures du 28 mars). Une confrontation épatante, où les Vaudois ont brillé, «à domicile» à La Prairie, à Yverdon-les-Bains.
Pierre Thomas

Jusqu’à dimanche 29 juin 2008 (finale de l’Euro), la métaphore footballistique est tolérable. Un dernier «Hop Suisse», donc! Si les footballeurs helvètes avaient joué comme nos experts ont dégusté, la Suisse n’aurait pas gagné l’Euro, mais le Mundial ! Sur 37 vins (liste complète ici), répartis entre un tiers d’européens, un tiers du Nouveau Monde et un tiers de suisses, huit, dont cinq producteurs vaudois, se sont retrouvés parmi les douze finalistes (lire l’encadré «des chiffres éloquents»). Et sept de ces vins indigènes sont classés en tête du tableau, dont trois vaudois et trois valaisans.
Du chardonnay par fierté

Magnifique succès, qui témoigne de la montée en puissance de la Suisse viti-vinicole. Car si le chardonnay incarne la mondialisation (lire ci-dessous), il permet surtout aux œnologues de démontrer leur savoir-faire. Les meilleurs chardonnays sont élevés «à la bourguignonne», c’est-à-dire qu’on leur applique le traitement «de luxe» que les vignerons d’outre-Jura ont patiemment développé pour leur cépage blanc fétiche (qui représente 60% du vin bourguignon, du Mâconnais à Chablis).
D’ordinaire, on élève ce vin un an au moins en fûts de chêne et on bâtonne les lies (on remue le liquide périodiquement dans les barriques). Cet élevage qui donne du gras et de la puissance au vin a gagné, progressivement d’autres cépages, y compris le chasselas. Alors, si nombre de vignerons suisses se déclarent ABC («anything but chardonnay», soit «tout sauf du chardonnay», un slogan américain), les plus subtils des œnologues se font une fierté d’élaborer, ici et maintenant, de beaux vins blancs, parfaits sur les poissons et les fruits de mer, les fromages ou les viandes blanches, pour les plus costauds.
Une démonstration d’œnologue

Les sept vins suisses en tête du tableau final font donc honneur aux œnologues des caves parmi les plus reconnues du pays. Victorieux, Rodrigo Banto, d’UVAVINS, réalise la synthèse idéale : une matière première bien vaudoise, un savoir-faire rôdé par son passage dans la «joint venture» chilio-californienne Caliterra (à l’époque, en mains du duo Errazuriz—Mondavi), et un conseiller bourguignon, le cuisinier Bernard Ravet, installé depuis bientôt vingt ans à Vufflens-le-Château et qui a collaboré dès le début avec la coopérative de La Côte.
Autre coopérative, autre œnologue de grand talent : Madeleine Gay, de Provins, à Sion. On dit parfois d’elle que ses vins ont plus de succès hors de Suisse qu’au (Vieux) pays : de fait, son chardonnay «Maître de chais», deuxième, ne craint pas la comparaison internationale. Quant aux troisièmes, ce sont les plus Vaudois des Valaisans : les Grognuz, père, Marco, et fils, François, qui cultivent leur chardonnay dans le Chablais valaisan, aux Evouettes, et le vinifient à Villeneuve.
Quatrième, sous l’impulsion de son propriétaire, Thierry Grosjean, le Château d’Auvernier a fait du chardonnay une spécialité neuchâteloise prisée. Il en commercialise quelque 30’000 flacons, dont un tiers en barriques. Son vin figure dans le projet «Mémoire des vins suisses» (www.mvs.ch), destiné à vérifier par la dégustation régulière la longévité de certains vins helvétiques, qui doivent plus au monde nouveau qu’à l’ancien. Car la Suisse, faut-il le rappeler, ne s’est mise à croire au potentiel de ses vins qu’au début des années 1990, avec les limitation de production.
Opposition acide-sucré et fruité-boisé

L’élève a dépassé le maître, serait-on tenté de dire. Attention, relativise Tony Decarpentrie, le chef sommelier du Beau-Rivage Palace à Lausanne : «Plusieurs dégustateurs du jury préfèrent une certaine sucrosité à l’acidité. Si un vin blanc n’a pas de colonne vertébrale acide, il n’a pas d’équilibre actuellement, ni d’avenir. D’autres ont pénalisé l’élevage en barrique, jugé trop accentué, pourtant la clientèle internationale, anglaise et américaine, apprécie ce style boisé.» A l’entendre, ce sont des papilles d’ici qui ont apprécié des chardonnays d’ici…
Ce qui est sûr, c’est que les vins chers — il y en avait neuf entre 40 et 60 fr. la bouteille — n’ont pas trouvé grâce, à l’aveugle, bien sûr, et sans connaissance du prix. A l’heure où les vins sont bus plus jeunes, notamment dans les restaurants, pour à peine plus de vingt francs la bouteille, les chardonnays suisses sont imbattables. CQFD ! (Ce qu’il fallait démontrer…) Prochain match : les syrahs, où l’on retrouvera le Valais, les Côtes-du-Rhône septentrionales, l’Australie et quelques autres.
Eclairages

Des chiffres éloquents

A l’Hôtel de La Prairie, fief yverdonnois de Philippe Guignard, nos huit jurés ont d’abord «fait le ménage» parmi quatre séries, équitablement réparties entre chardonnays européens (14, dont 9 bourguignons), du Nouveau Monde (11, dont 5 californiens) et suisses (14, dont 9 vaudois). Et l’impensable a eu lieu : les trois crus valaisans ont réussi le carton plein, Neuchâtel a placé un vin et les Vaudois, quatre, en finale. Et des 9 bourguignons et des 5 californiens, un seul rescapé sur douze finalistes!
Sur les 21 vins de 2006 et 15 de 2005 (les seuls millésimes en compétition), le jury a retenu une large majorité de 2006 (9 contre 3), alors que le chardonnay est réputé apte à vieillir. Pour calculer la moyenne, la note la plus haute et la plus basse ont été éliminées. Ainsi, les pointages de Rodrigo Banto — qui place deux vins en finale, dont le vainqueur du jour, bravo ! — et de Marco Grognuz qui, sans reconnaître leurs propres flacons, les ont bien notés, n’ont rien pesé dans la balance.
Rappel : la compétition de 24 Heures fait écho au «Jugement de Paris» du 24 mai 1976, où le Château Montelena 1973 avait battu un Meursault de Roulot, après que le cabernet Stag’s Leap Wine Cellars 1973 eut défait le Mouton-Rothschild 1970. Malgré l’excellent suivi du site www.thomasvino.com par les internautes francophones, «l’arbitrage d’Yverdon-les-Bains» n’aura pas le même retentissement, ne serait-ce qu’en raison de la rareté des vins suisses…
Le chardonnay, cépage caméléon
Le caractère caméléon du chardonnay, apte à bien se comporter dans tous les terrains et sous toutes les latitudes, les spécialistes de la vigne le nomment «plasticité». Alors que le changement climatique inquiète les observateurs, de tels cépages sont très recherchés. En rouge, outre le cabernet sauvignon, le merlot répond à ce critère, et sans doute aussi la syrah (thème de notre prochaine dégustation, fin septembre). Et, en blanc, outre le chardonnay, le sauvignon blanc, et, peut-être, le riesling.
Derrière des variétés locales à gros rendements, mais de qualité modeste (airen blanc espagnol, ugni blanc français), le chardonnay est le cépage blanc le plus planté au monde, avec plus de 150’000 hectares. Aux Etats-Unis, principalement en Californie, il occupe près de 50’000 ha, en France (Bourgogne et Champagne), plus de 35’000 ha, en Australie, 20’000 ha, en Italie, 12’000 ha, en Afrique du Sud et au Chili plus de 8’000 ha. Et en Suisse? Loin derrière les 4’151 ha de chasselas, il pointe au troisième rang des cépages blancs, avec 315 ha, après le Müller-Thürgau (riesling X sylvaner), 500 ha, et devant le sylvaner (johannisberg en Valais), 235 ha. Ainsi, il y a 72 ha de chardonnay en Valais, 39 ha au Tessin, 37 ha en Pays de Vaud, 19,5 ha à Neuchâtel et 8,5 ha à Genève, selon les chiffres de 2007, publiés en avril dernier.

Double page parue dans le quotidien 24 heures du 27 juin 2008.