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Posté le 11 janvier 2005 dans Conso

Ces chardonnays qui déçoivent

Ces chardonnays qui déçoivent

Chardonnay (pas) bon à tout faire
Le chardonnay, originaire de Bourgogne, est le raisin blanc de cuve le plus cultivé au monde. Normal donc qu'on trouve ce vin sur tous les rayons de supermarchés et de toutes provenances. Quitte à perdre ses points de repère.Par Pierre Thomas
Consommateur ou dégustateur professionnel, chacun se fait une idée d'un vin. Surtout s'il en a déjà goûté… Ainsi, l'image du chardonnay est-elle celle d'un vin plutôt neutre, souvent beurré au nez, gras en bouche, pas très expressif. Il peut être marqué par trois éléments: d'abord par le terroir, ensuite par le rendement, enfin par la vinification, en cuve ou en fût de chêne, par exemple.
Une bonne dose d'acide

Et c'est bien parce que ce cépage, disponible en quarante clones aux caractéristiques différentes en France, possède un large spectre qu'il intéresse les vinificateurs de la planète. Mais, au fil de la dégustation, le jury de Tout Compte Fait a été surpris. Le chardonnay a changé. Il est resté mûr au nez, mais est devenu acide en bouche. Ce décalage aromatique s'explique par l'acidification: les vinificateurs ajoutent — en toute légalité — de l'acide, citrique souvent pour un effet final radical, tartrique parfois à la vendange, et plus rarement malique, afin de donner du nerf à une matière première pataude. Tous les vins dégustés méritent donc le qualificatif de «technique», à l'exception notable des Chablis, en queue de classement.
Avec la Bourgogne (Corton-Charlemagne, Puligny-Montrachet), le Mâconnais (Pouilly-Fuissé), Chablis constitue un des bastions du chardonnay français (35'000 ha, y compris en Champagne). Hélas, il n'y a rien à attendre des chablis bon marché. Non seulement ils perdent l'attrait que les meilleurs crus tirent du terroir, mais ils ont de la peine face aux vins bien faits du Nouveau Monde.L'ABC de la dégustation
Dans notre test, l'Afrique du Sud, avec un produit de l'ancien conglomérat d'Etat (KWV), converti en coopérative, se distingue, devant trois australiens. Avec 6'000 ha de chardonnay, l'Afrique du Sud est assez loin du troisième producteur mondial, l'Australie (près de 20'000 ha), tandis que les Etats-Unis mènent le bal, avec 50'000 ha (dont 45'000 en Californie). C'est de là aussi qu'est né le mouvement ABC: «Anything but chardonnay» (ou cabernet, son pendant en rouge), soit «n'importe quoi sauf du chardonnay». De larges cercles de dégustateurs ont décidé de bouder un vin qui ne promet rien de bon, souvent maquillé par du bois — copeaux ou fûts de chêne: tant que la législation internationale n'imposera pas une mention précise sur les étiquettes et, surtout, un contrôle dans les caves, impossible de le déterminer par la dégustation.
Au final, on ne peut donc guère partager le cocorico du Français Daniel Boubals qui se réjouissait que «le chardonnay figure parmi les cépages offerts par la France au reste du monde, comme une partie de son patrimoine culturel et de son goût» (tiré du site de Chardonnay du monde, lire ci-contre). Ce prestigieux héritage paraît sacrifié sur l'autel du rendement, qu'il soit dans la vigne (plus de 100 hl/ha, contre 30 hl/ha et moins pour les meilleurs crus) ou simplement économique, avec des vins industriels.
Eclairage «Il y a trop de concours»
Depuis onze ans a lieu à la mi-mars, au Château des Ravatys, en Bourgogne du Sud, la confrontation «Chardonnay-du-Monde». Producteurs et dégustateurs suisses (résultats sur www.chardonnay-du-monde.com) s'y rendent en nombre. Avec 270 hectares de chardonnay, la Suisse, grâce surtout à Genève et au Valais (65 ha chacun, soit le double de Vaud et du Tessin) participe à l'universalité du cépage.
Mais ce concours symbolise aussi le bras de fer que se livrent, en France, œnologues «dissidents» et «officiels». Ces derniers préfèrent les Vinalies internationales de Paris, dont la dixième édition s'est tenue à mi-février (palmarès sur www.oenologuesdefrance.fr). Pour Béatrice Da Ros, directeur de l'association professionnelle, et présidente de la Fédération des grands concours internationaux, «il y a trop de concours et ça nous fait peur. On déshabille Jean pour habiller Paul.» Cette année, en plus des concours traditionnels, comme le Mondial du Pinot Noir à Sierre à mi-août, on annonce un Mondial du Rosé à Cannes et un Mondial du Tempranillo, hors Espagne. Sans compter Muscat du Monde, Effervescents du Monde, Riesling du Monde et j'en passe. Résultat: le consommateur s'y perd.
Article à l'appui d'un test de 12 chardonnays de supermarché, paru en avril 2004, dans le magazine de consommateurs Tout Compte Fait, Lausanne.