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Posté le 16 juin 2011 dans Carte Postale

Un nouvel esprit souffle sur le Priorat

Un nouvel esprit souffle sur le Priorat

Dans l’arrière-pays catalan, au sud de Barcelone, au pied de l’imposante cordillière de Montsant, le Priorat connaît une nouvelle mue, avec des vins plus abordables.

De retour de Torroja del Priorat,
Pierre Thomas
(textes et photos)
Le Priorat est «re-né» à la viticulture trois fois, après l’époque romaine. D’abord, à Escaladei (photo ci-dessous), quand les chartreux français ont participé, fin du 12ème siècle, à la «reconquista» après l’occupation arabe de la péninsule ibérique. Puis après le phylloxéra ravageur de la fin du 19ème siècle. Enfin, après la crise économique des années 1950.
L'ancienne abbaye de Scala Dei, où la culture de la vigne a repris après le départ des Maures de Catalogne.

L’ancienne abbaye de Scala Dei, où la culture de la vigne a repris après le départ des Maures de Catalogne.

Moins de 2’000 hectares — à peine la moitié du vignoble valaisan — et 5 millions de kilos de raisin (un kilo par cep) pour des vins vendus 100 francs le litre. L’équation, posée au début des années 1980, ne pouvait tenir. Vingt-cinq ans après sa dernière résurrection, le Priorat tente de devenir plus raisonnable. La plupart des caves proposent un vin d’entrée de gamme. Depuis l’an passé, le «conseil régulateur» a légalisé le vin de village («vi de la vila»), à condition que les raisins proviennent à 100% de ce lieu, et que le grenache et le carignan dominent.

Les Barbier et les Pérez, de père en fils et fille

Légende vivante du Priorat, René Barbier, 63 ans, est le premier en Espagne à inscrire sur l’étiquette de son Clos Mogador, «vi de finca qualificada» (vin de domaine qualifié), le sommet d’une appellation d’origine qualifiée (DOCa), où seuls la Rioja et le Priorat figurent.
Un Barbier peut en cacher un autre : René junior, 34 ans, œnologue, salue l’arrivée de son frère Christian, 19 ans, formé en viticulture : «Dans un jeune vin, on sent le travail en cave ; après 10 ou 15 ans, c’est la terre qui parle !» Quand on sait que les meilleurs Priorat sont bâtis pour durer 20 ou 30 ans, on mesure le potentiel de plaisir qui devrait s’exprimer à l’avenir. Mais on manque de recul : le premier Clos Mogador est né en 1989.
Car tout a recommencé, ici, avec un seul vin, créé par l’œnologue Josep Lluis Pérez, et réparti sous cinq étiquettes (les Clos Martinet, Mogador, Dofi, Erasmus et de l’Obac). Les Perez sont aujourd’hui une dynastie d’œnologues. Si le père, septuagénaire, prend de la distance, sa fille Sarah, née à Genève, juste avant le retour en Espagne, est une icône de l’œnologie ibère. Elle a épousé René Barbier junior (photo ci-dessous).
Les enfants de ceux par qui tout a recommencé, l'œnologue Sarah Perez et René Barbier

Les enfants de ceux par qui tout a recommencé, l’œnologue Sarah Perez et René Barbier.

La fièvre des microcuvées

Ensemble, ils font un vin, «La vinya del vuit» (la vigne des huit), «chacun avec nos trois meilleurs amis». Le 2008 est leur huitième millésime et son étiquette, un patchwork des précédentes : «collector» garanti. La fièvre des microcuvées s’est emparée du Priorat. Au fief des Pérez, le Mas Martinet, 15 hectares divisés en cinq entités, on les aligne. Adria Pérez, le frère cadet de Sarah, œnologue lui aussi, explique qu’on y respecte autant les vieilles vignes de grenache, dont certaines sont centenaires, que le pur carignan, replanté après le phylloxéra, ou que les assemblages, prônés par Josep Lluis Pérez. L’exemple en est le Clos Martinet, mariage de carignan, grenache, mais aussi de syrah, de cabernet et de monastrell (nom espagnol du mourvèdre), tandis que le Cims de Porrera est, depuis 2005, proposé en deux versions pures, l’une de grenache, l’autre de carignan. A la dégustation, difficile de distinguer l’un de l’autre, sur un vin jeune (2007) ; l’élevage (22 mois de barriques) et la minéralité brouillent les pistes.

Adria Pérez, à droite, avec son pote, le Lausannois Frédy Torrès, ex-DJ reconverti dans le vignoble et qui a fait un stage chez René Barbier.

Adria Pérez, à droite, avec son pote, le Lausannois Frédy Torrès, ex-DJ reconverti dans le vignoble et qui a fait un stage chez René Barbier.

Entre puissance et élégance

Dire que le Priorat, aux sols pauvres de schistes (la licorella, en catalan), étagés en terrasses entre 250 et 850 mètres d’altidude, est complexe est une litote. Encensés par le critique américain Robert Parker Jr et son équipe, ces vins apparaissent puissants, voire suaves et lourds (souvent à plus de 15% d’alcool !), généreux et ronds, avec une trame tannique élégante. Une forme de synthèse entre les châteauneufs-du-pape, pour l’onctuosité, les grands crus de Bordeaux, pour le terroir, et les côtes-du-rhône du nord, pour la minéralité. Pas étonnant que jusque dans les années 1960, les vins du Priorat étaient expédiés en citernes pour renforcer des vins plus faibles…

Eviter la surmaturité pour garantir la fraîcheur

La voie, aujourd’hui, mène à des vins plus harmonieux. Etonnamment, malgré l’alcool, malgré la chaleur naturelle, malgré les petits rendements qui concentrent l’extrait sec, les meilleurs parviennent à l’équilibre. A l’image d’une nouvelle «star» émergente, la cave Ferrer Bobet. Une «soucoupe volante» posée à mi-pente dans une vallée sauvage entre Falset et Porrera, dotée de tout l’équipement moderne. (photo ci-dessous).
Comme une soucoupe volante posée dans la pente...

Comme une soucoupe volante posée dans la pente…

Les premiers raisins issus de vignes plantées il y a sept ans sur échalas de bois, comme dans la Côte-Rôtie, seront récoltés cet automne. Mais deux vins ont déjà été élaborés à partir de vieilles vignes. Pour Sergi Ferrer-Salat, fortune faite dans l’industrie pharmaceutique, «il faut éviter la surmaturité des raisins. L’élégance et la fraîcheur sont la meilleure forme d’expression du terroir du Priorat.» Et le 2010 s’annonce le meilleur millésime depuis 2001 et 2004, comme en témoignent les lèvres trempées dans un échantillon de L’Ermita, religieusement présenté par Alvaro Palacios : nectar divin. A 500 euros le flacon!

La sélection de Pierre Thomas

*Hors de prix: L’Ermita, le supervin d’Alvaro Palacios, 650 fr. le 2008 chez l’importateur suisse à Zurich, (chez www.casadelvino.ch); le 2001 est encore à 390 fr…. seulement. Le Finca Dophi 2008 est à 69 fr., et Les Terrasses, à 32 fr.
*Le meilleur rapport qualité-prix: Noster Inicial 2007, la première étiquette (40’000 bouteilles) d’un domaine propriété d’un avocat genevois, La Perla du Priorat, au sud ; une cuvée à 12 francs (chez Aligro).
*Le plus classique: Clos Mogador 2008, des arômes typés d’un assemblage du Priorat, reflétant la diversité des millésimes. (Le 2008 à 79 fr. chez www.alfavin.ch, Echandens (VD)
*Les plus puristes: Cims de Porrera 2007 (DIVO, 77 fr. le 2006), Dits del Terra 2008 (Terroir al Limit) (2006, 74,30, www.cavesa.ch, Gland), Trio Infernal 2006 (www.reichmuth.ch, 112 fr.) et Seleccio especial (Ferrer Bobet) (www.weiss-getraenke.ch, Cham, 67 fr. le 2006, et 83,90 le 2007) ; ces quatre domaines rivalisent dans l’expression du carignan pur (ci-dessous, cesp de carignan centenaire chez Ferrer et Bobet), le cépage qui se plaît autour de Porrera, à l’inverse du grenache, meilleur à Grattalops.
*L’émergent: Terram 2007, produit par un Lausannois, Fredi Torres, ex-DJ au Mad’ et au D’ Club, reconverti dans le vin après Changins. Troisième millésime, moins tannique et rustique que le 2005. (www.boiron.ch, Lausanne, et sur www.casadelvino.ch, le 2006, 49 fr.)
*Le plus cabernet sauvignon: Abat Domenech 2007 ; un domaine d’un seul tenant, Cesca Vicent, où la cuvée de haut de gamme est à dominante cabernet sauvignon (60%), bien perceptible en bouche sur 2007. (2005, plus fondu, chez www.pamisa.ch, Grolley, 59,10 fr.)
*Le plus élégant: Idus de Vall Llach 2008 ; le domaine du chanteur catalan emblématique Lluis Llach, exilé à Paris dans les dernières années du franquisme, est aussi celui du président du syndicat des producteurs, Salustia Alvarèz Vidal. Nez floral, sur des arômes très fruités et belle finesse, grâce à 20% de merlot. (2006 : 55,20 fr., www.cavesa.ch, Gland)
*Le plus international: Perpetual 2007; la grande maison Torres, présente en Calalogne, mais aussi dans le reste de l’Espagne, au Chili et en Californie, dispose d’un grand domaine (70 ha) récemment replanté. Excellent vin à dominante carignan, bien élevé en fûts neufs. (Perpetual Salmos 2008, www.bindella.ch, 45 fr.)
*Le meilleur blanc: Coma Alta 2009, Mas d’En Gil ; la jeune productrice Marta Rovira, au sud du Priorat, élabore un blanc à la fois traditionnel (70% de grenache blanc) et moderne (30% de viognier, toléré depuis trois ans seulement dans le Priorat, où le blanc ne représente que 5% de la production totale). (www.cappelletti.ch, Berne, 43.90 fr.)
*La future vedette: Ferrer Bobet 2008 ; en attendant l’assemblage des jeunes vignes (en 2011), une cuvée issue de vieilles vignes, minérale, élégante et d’une belle fraîcheur. (www.weiss-getraenke.ch, Cham (ZG), 42 fr. le 2006)
Autres informations (pas toujours à jour) sur www.winesfromspain.ch.Reportage paru dans le quotidien fribourgeois La Liberté du 15 juin 2011. Téléchargez le PDF article Priorat paru dans La Liberté

Un carignan centenaire, caressé par le vent.

Un carignan centenaire, caressé par le vent.