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Posted on 25 octobre 2011 in Tendance

Donald Hess, l’art payé en liquide

Donald Hess, l’art payé en liquide

Donald Hess : l’art payé en liquide

Formidable destin que celui du Bernois Donald M. Hess. Il l’a raconté en français et en public à l’Ecole d’art de Lausanne (ECAL), à Renens, le 13 octobre 2011, deux mois après ses 75 ans.
Par Pierre Thomas
Le grand auditoire était quasi plein. Et le public captivé par l’exposé de ce septuagénaire au destin étonnant. Toute sa vie a été dominée par deux passions. Celle des boissons. Et celle de l’art. La première a enrichi la seconde.
Rayon boissons, Donald Hess, 75 ans depuis le mois d’août, ne s’est jamais départi d’un tempérament rebelle. Celui-là même qui, jeune homme, lui faisait préférer le sport (athlétisme, tennis, boxe) aux études, comme il l’a confessé devant son auditoire vaudois. Son père l’envoya à Neuchâtel, à l’école de commerce, apprendre le français. Même s’il a avoué ne s’être plus exprimé en public dans la langue de Molière «depuis quarante ans, la dernière fois quand je dirigeais des hôtels au Maroc», il s’est parfaitement tiré d’affaire à l’ECAL.
Sa vie parle d’elle-même… Fils de brasseur de bière installé à Berne depuis plusieurs générations, il s’en va étudier l’art brassicole en Bavière. Et c’est à Munich qu’il apprend, à 20 ans, le décès de son père. Il doit revenir précipitamment à Berne, pour découvrir le «puzzle» des affaires laissées par son père, «un patriarche».

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Du flair en affaires et en art
Toute la vie de Donald Hess est un mélange de flair et de sens des affaires. «J’ai toujours donné la priorité à mon cerveau émotionnel, plutôt qu’à la logique. Car la logique peut vous piéger. C’est comme quand vous vous mariez, ça marche ou ça ne marche pas», dit-il, lui qui a eu trois filles, l’une artiste, d’un premier lit, les deux autres, d’une seconde union. Et toutes deux mariées aux nouveaux dirigeants de son petit empire. Car, après avoir essayé plusieurs formules de direction, Donald Hess vient d’installer, en juillet, aux commandes de ses sociétés, le Suisse Christof Ehrbar, 34 ans, un économiste, et Thimothy Persson, 33 ans, un avocat, né au Swaziland de parents anglais et irlandais. A 75 ans sonnés, il a toutefois conservé le poste suprême de «chairman», avec des fonctions stratégiques, des ressources humaines et de l’art. Fils d’un autocrate, il a mis ses biens sous la protection d’un «trust», selon le droit anglo-saxon, et regroupé ses sociétés dans une «holding» installée au Luxembourg. Et s’il dit que «payer des impôts est important», longtemps, il était domicilié à Londres, avant de revenir à Berne.
Evoquer le parcours de Donald Hess, qui le raconte avec délectation, c’est, forcément, verser dans l’hagiographie. Quand le temps décante les événements, il ne reste que le meilleur… Le Bernois a toujours été fasciné dans ses affaires par une intégration verticale des services qu’il offrait. Sa famille brassait de la bière, mais, surtout, elle la distribuait dans une dizaine de cafés restaurants idéalement situés, notamment sur la Place Fédérale, dont elle devenue propriétaire. L’immobilier est un des secteurs-clés du groupe, y compris, depuis peu, aux Etats-Unis. Et s’il s’est séparé de la Münsterkellerei, cédé à la bière Calanda (groupe Heineken), il vient de mettre en place, l’an passé, un réseau d’importateurs privilégiés pour ses vins. En Suisse romande, c’est le négoce vaudois Testuz qui les propose dans son portefeuille horeca.
Rebelle dans la bière et précurseur dans l’eau
Retour au passé. Le Bernois s’est rebellé, à la fin des années 1960, contre le «cartel de la bière», qui se répartissait le marché suisse. Il l’a contourné en vendant à la Migros de la bière sans alcool, disponible dans toutes les succursales du pays. Après avoir liquidé aussi ses affaires au Maroc (1160 chambres à louer et 1200 employés à piloter), visionnaire, il s’intéresse à l’eau minérale. Avec des associés, il achète en 1960 la source de Vals, dans les Grisons, connue, mais pas encore exploitée. Pour conquérir un marché déjà mûr, il livre à domicile ses caisses d’eau minérale, avec une forme de «marketing direct», pour imposer la Valser. Trente ans plus tard, il la revend à Coca-Cola. «Pour un bon prix» : le groupe ne publie aucun chiffre et on ne connaîtra pas le montant de la transaction.
C’est aussi par l’eau minérale que Donald Hess vient aux vins. En 1978, quand il apprend que Perrier attaque le marché nord-américain, il s’imagine acheter une source outre-Atlantique. Il visite 36 points d’eau. Le dernier, en Californie, donne un breuvage imbuvable… Lui et ses associés noient leur désillusion dans un cabernet sauvignon. Illumination : Donald Hess, sur les conseils de Robert Mondavi — dont l’épouse est une Suissesse —, achète l’ancienne cave des Christian’s Brothers, sur les contreforts du Mount Veeder, à l’entrée de Napa Valley. «Il a fallu onze ans pour que mes domaines californiens rapportent de l’argent», dit-il.
Un David de haute altitude
L’ex-brasseur, passé par l’eau minérale, s’intéresse de plus en plus aux vins. Il développe ses affaires en Californie (Napa, Mendocino), s’implique en Afrique du Sud (Glen Carlou), puis en Australie, dans la fameuse Barossa Valley. Contre toute attente, il peut racheter l’encaveur Peter Lehmann contre les appétits d’Allied Domecq: «La victoire de David contre Goliath», savoure-t-il. Et puis, à peine annonce-t-il sa retraite qu’il s’investit dans un projet dans une vallée des Andes argentines, sur les hauts de Salta. Il achète un domaine (Colomé) plus vaste que le canton de Genève — mais avec une moitié de montagnes sauvages. Il y aménage un relais hôtelier et s’adonne à l’équitation. Il récupère aussi d’anciens ceps de vigne (de torrontès et de malbec) à 2’200 m. d’altitude. Et plante la plus haute vigne du monde, à 3’111 mètres d’altitude. A cette altitude, ce sont les oiseaux, les premiers, qui picorent les raisins et se régalent de pinot noir…
Ecologiste avant l’heure
Ignare en peinture jusqu’à l’âge de 30 ans, où il achète un dessin de Picasso sans le savoir, sur les conseils d’une amie, l’industriel croche. «Faute de rencontrer Goya ou van Gogh, je me suis dis que j’allais acquérir des œuvres à des artistes avec qui je peux déjeuner.» L’un d’eux se nomme Rolf Iseli. Un jour, il refuse de vendre une de ses œuvres à ce «capitaine d’industrie qui détruit la Terre et pollue l’air». S’ensuit un dialogue sur fond de ce que personne n’appelle encore — on est en 1965 ! —, l’écologie. Aujourd’hui, Donald Hess est un des pionniers reconnus de la «viticulture organique» et du développement durable en Californie.
Et puis, il y a les rencontres avec Francis Bacon, Georg Baselitz ou Robert Motherwell. L’Américain est choisi pour dessiner l’étiquette d’un Mouton-Rothschild. Une expérience décevante: il cède son œuvre contre quelques caisses de grand cru de bordeaux bus dès réception, par ses fils. Sacrilège? C’était du 1974, un des pires millésimes bordelais.
Si «l’art et le vin vont très bien ensemble», pas question de mélanger les deux sur une étiquette. Sauf quand Donald Hess les dessine lui-même… Ou quand il expose une partie de ses œuvres dans ses caves. La Hess Collection, à Napa Valley, devient un «spot» incontournable : «J’ai été le premier à faire payer la dégustation de mes vins sur place, mais pas la visite de l’exposition». Suit Glen Carlou, non loin du Cap, en Afrique du Sud. Et le musée dédié à un seul artiste, James Turrell, à Colomé.
Comme sur la marche de ses affaires, le Bernois reste très discret sur ses motivations d’amateur d’art : ses galeries ne montrent qu’une petite partie d’une collection dont le catalogue vient de paraître. «A Vals, on m’a dit que j’étais fou. A Napa aussi. Puis en Argentine, on m’appelle «loco Hess». Il faut être fou… mais pas trop», confie en souriant celui qui dit que «la collection est mon hobby, le vin, ma profession». Et aussi que «l’art, il faut le regarder, l’étudier». Comme on dit «quand le vin est tiré, il faut le boire» ?
                                
Paru dans Hôtellerie et Gastronomie Hebdo du 26 octobre 2011. PDF de la page ici.