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Posté le 30 novembre 2011 dans Vins suisses

Pierre Keller, portrait en président de l’OVV

Pierre Keller, portrait en président de l’OVV

Tout neuf président de l’OVV

Pierre Keller au pied du mur

A peine retraité de l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne), à laquelle il a donné son essor, Pierre Keller a pris la présidence de l’Office des vins vaudois (OVV), début juillet, à la suite de Henri Olivier Badoux. Rencontre, début août 2011.
Par Pierre Thomas
Rangé des voitures à 66 ans, Pierre Keller? C’est mal connaître l’ancien Monsieur 700ème du canton de Vaud. Un mois après palmes académiques et hommages unanimes, entre des vacances sur une île grecque, un raid au Festival du film de Locarno, et avant un voyage en Californie et au Mexique, pour donner des cours, il mène des rendez-vous sur trois fronts.
Autant de campagnes quasi napoléoniennes: une candidature (radicale) au Conseil national, forcément très personnelle (réd.: il ne sera pas élu, à 2000 voix du premier des viennent-ensuite radicaux, l’Aiglon Frédéric Borloz), la promotion du futur «pôle muséal» de la gare de Lausanne et la présidence de l’OVV. On le retrouve au bar LP’s, devant un cocktail «pink» (un inoffensif Perrier-grenadine) sur une table «lounge» puis, pour échapper au méchant vent d’ouest, on s’installe à l’arrière du Lausanne-Palace, avec vue sur le grand large lémanique. Un verre de chasselas vaudois : le choix se limite à un vin de Philippe Gex — le gouverneur de la Confrérie du Guillon, qui l’a convaincu, avec Patrick Fonjallaz, d’accepter la présidence de l’OVV — ou du Domaine du Daley — son propriétaire, Marcel Séverin, est un des premiers à avoir voulu le rencontrer.
Un franc-tireur parmi les francs-tireurs
Pierre Keller n’est pas du genre à griller ses cartouches d’entrée de jeu. «Ma tâche se résume à un enjeu: comment va-t-on faire pour mieux vendre le vin vaudois? Bien sûr, j’aimerais faire plaisir à tout le monde ! Mais ça va être difficile. L’OVV concerne les vignerons, les grandes maisons, les marchands de vins. Je connais des vignerons très pointus, engagés personnellement, avec une clientèle établie, mais aussi renouvelée. Des vignerons qui font très bien leur boulot. J’ai l’impression que c’est un monde de francs-tireurs. Et j’en suis un, de franc-tireur ! Je ne suis pas naïf : l’action de l’OVV dépendra aussi des grandes maisons. Je n’ai pas d’idées révolutionnaires. Nous devons jouer les atouts que nous avons.»
Il montre trois pistes : «Il y a d’abord le paysage, que les autres n’ont pas ; il est unique. Le vin fait partie de ce patrimoine culturel. Ensuite, il faut être plus agressif et plus convivial dans l’œnotourisme. Il faut non seulement faire venir des gens, mais leur donner du temps. Pour moi, la cordialité, c’est l’élément le plus important. C’est là que le Vaudois sait se vendre : il est chaleureux et sait recevoir. Enfin, avec l’Office du tourisme du canton de Vaud, il faut développer des endroits où ces gens peuvent rester: c’est très important.»
Des «états généraux du vin vaudois»
«Cet été, j’ai un peu voyagé en Suisse… J’ai lu que les vins valaisans seront servis en exclusivité à l’ambassade suisse à Rome. A Locarno, Ticino Wine est naturellement très présent. Et les vins valaisans ont réussi à pousser la porte du Montreux Jazz Festival et du Forum des 100 de L’Hebdo. Où sont les vins vaudois ? Il me semble qu’on a laissé couler l’histoire…»
Pas (encore) de calendrier d’action pour le nouveau président : «De toute façon, 2011 est sur les rails. La situation financière a été redressée ; elle est saine. Sur les 2,3 millions de francs du budget, un cinquième sont des frais fixes ; il reste donc 1,8 millions pour la promotion. A quoi il faut ajouter 0,7 million rétrocédé aux régions. Je vais écouter les gens, d’abord. Et aller voir comment on procède ailleurs, dans les autres cantons.» Et face à la spécificité vaudoise d’une grande majorité de chasselas (61% du vignoble, 68,5% de la vendange 2010) : «Pourquoi ne pas organiser des états généraux du vin vaudois? On pourrait tout mettre à plat; chacun pourrait s’exprimer. Et on ferait la fête! Le meilleur moyen de parler du vin, c’est encore de le faire boire.» Autre idée, «une grande opération vaudoise à Zurich, avec une dizaine de bistrots, de restaus et d’hôtels, et la présence des vignerons, en février ou en mars (réd. : comme le font les Genevois depuis plusieurs années). Ca ne va pas forcément payer tout de suite, mais il faut travailler sur le long terme.» Seul, le président de l’OVV ne fera pas tout: «Je n’ai pas de prétention : si je peux faire quelque chose… une bonne chose. Mais j’aime réussir et je n’ai pas loupé grand-chose jusqu’ici!»

Le vin ? «J’ai été élevé là-dedans»

Pierre Keller est intarissable sur ses rapports avec le vin. «A Gilly, on avait des vignes et le raisin allait au Château Saint-Vincent. Pour mon père, entrepreneur gypsier-peintre, devenu syndic, tout se terminait à la cave. Quand j’étais jeune, après le bal, le dimanche tôt le matin, on finissait là… Je devais mettre les vins dans l’ordre où on les avait bus et mon père faisait la critique. J’ai été élevé là-dedans. Pas seulement dans les vins vaudois, mais aussi les valaisans, de Gilliard et du Mont-d’Or (réd. : une maison et un domaine fondés au 19ème siècle par des Vaudois). Mon père, né en 1914, avait quitté Chardonne pour Gilly en 1928, mais il a toujours regretté Lavaux.» Grâce à des flacons importés par Hammel, on buvait plus large que vaudois, chez les Keller : «Mon père aimait les bourgognes, moi les bordeaux». Une préférence qui date «de l’âge de 16 ou 17 ans». Plus tard, dans les années 1990, Pierre Keller disposera d’un appartement à Bordeaux, durant une dizaine d’années : «J’ai beaucoup dégusté sur place». A-t-il dit que «la vie est trop courte pour boire du vin rouge vaudois» ? «Oui, je l’ai dit. Mais c’était il y a vingt ans ! J’ai toujours bien aimé l’assemblage rouge du Clos des Abbayes et, avec mon père, nous allions aux dégustations des mises de la Ville de Lausanne.» Plus tard, tous les matins, il se rendra par la route de Grandvaux à Aigle, où il enseignait : «J’aime la vigne, j’aime ce pays.» Aujourd’hui, il est installé à Saint-Saphorin, dans une ancienne maison vigneronne avec «deux étages de caves». Et ses dernières volontés se terminent ainsi: «Tout le vin de la cave sera bu le jour de mon enterrement.»

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Pierre Keller avec Pierre Thomas, dans les cuisines de la Clinique Cécil, où il a perdu son trophée face à Jean-Charles Simon, au printemps 2011. Photo ©Robert Kovacs, www.kovacsphoto.pro.

Portrait paru dans
Le Guillon no 39, été 2011.