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Posté le 6 janvier 2005 dans Vins européens

Roumanie — Entre l’ancien et le nouveau monde

Roumanie — Entre l’ancien et le nouveau monde

Roumanie
Entre l'ancien et le nouveau monde
Quel pays viticole d'Europe pointe juste derrière le trio Espagne-France-Italie? La Roumanie! Elle cultive près de 250'000 hectares de vignes. Royaume recréé de toutes pièces en 1866, puis république communiste jusqu'à la chute de Nicolaï Ceaucescu en 1989, la Roumanie restaure son vignoble, tenaillée entre d'anciennes racines et les vins du nouveau monde. Visite guidée au pied des Carpates.
Reportage de Pierre Thomas*
Avec cinq fois moins de surface que la France, les Roumains produisent dix fois moins de vin. Un signe de qualité, lié à de petits rendements? Non, le signe de l'état lamentable dans lequel se trouve une partie du vignoble. La moitié des 250'000 hectares du vignoble doivent être replantés, selon Rodica Fronescu, une économiste quinquagénaire, au service de l'office d'exportation des produits roumains avant de prendre la direction générale de Vinarte, un consortium italo-roumain de près de 400 ha de vignes,
Un vignoble à reconstruire

Comme le reste de l'Europe, la Roumanie avait payé un lourd tribut au phylloxéra, au début du 20ème siècle. Déjà, le pays dut choisir entre des plants français, les hybrides ou la conservation, à faible échelle, de cépages autochtones. Recalée de la prochaine promotion dans l'Union Européenne — pas avant 2007 —, la Roumanie doit mettre à profit ce délai pour éradiquer plus de 100'000 ha plantés en hybrides. Les raisins de ces cépages incertains font du mauvais vin, qui plus est colporté sous le manteau…
Par sa culture, et sa langue, le Roumain, même s'il a les pieds dans la Mer Noire, se réclame de la Méditerranée. Il aime boire du vin: la consommation locale dépasse, par habitant et par an, les 60 litres. Mais quel vin… Peu importe le flacon ou la couleur — le blanc domine —, pourvu qu'on ait l'ivresse, à peu de frais, et avec une bonne dose de douceur! Rodica Fronescu l'admet: «Il est très difficile de faire des bons vins. Car pour qu'ils soient bus, il faut changer la mentalité roumaine. Heureusement, le public est ouvert. Il y a un marché intéressant pour les vins chers. Les Roumains commencent à comprendre la qualité.»
Des caves industrialisées
Dans un pays «nationalisé», découpé en coopératives et en entreprises d'Etat, les dépouilles du communisme sont gigantesques. Des investisseurs ont loué des concessions de centaines d'hectares et de dizaines de centres de production. Ils essaient de produire, dans des caves industrialisées, plus ou moins bien équipées, des vins d'une qualité forcément moyenne…
Dominant la vallée de l'Olt, un affluent du Danube, le Castel Bolovanu a tout de la villa toscane. Fin septembre, les meilleurs raisins rouges, de cabernet sauvignon, sont vendangés. A la main: la main-d'œuvre est bon marché — elle est payée 5 francs suisses par jour… Les raisins sont triés manuellement. Des deux millions de bouteilles que Vinarte produit par année, 20% sont de haut niveau. Un merlot, par exemple, a décroché une médaille d'or au Concours mondial de Bruxelles: il vaut 7 francs suisses la bouteille. 40% part à l'exportation.
Ici, c'est un homme d'affaires toscan, propriétaire d'un domaine réputé du Chianti classico, le Castello della Peneretta, familier des relations commerciales avec la Roumanie, qui a investi. Mais pas une goutte de vin rouge roumain n'est bu dans la Péninsule… Les vins roumains se retrouvent sur les marchés disputés d'Allemagne, des Etats-Unis, des pays nordiques ou de la Russie. Ou de l'Angleterre.
Un Corse entre Balzac et Zola

Plus au nord, toujours au pied des Carpates, le grand groupe anglais Halewood amisé sur le domaine de Prahova Valley. Deux de ses pinots noirs, denses, peu typés du cépage, mais bien faits, ont décroché, en 2002, une grande médaille d'or au Concours mondial de Bruxelles (la Grande réserve 99) et un Vinéa d'or, à Sierre (la Réserve). Le potentiel paraît donc bien là, avec des cépages rouges européens: le merlot donne de bons résultats et le pinot noir «nordique», de meilleurs que le cabernet sauvignon.
«On vend un prix et pas du vin!», dit le Français Guy Tyrel de Poix, pour expliquer toute la difficulté à faire reconnaître le vin roumain sur les marchés internationaux et le bon vin sur le marché intérieur. Avec 600'000 bouteilles, écoulées à moitié dans le pays, à moitié à l'export, la SERVE — pour «Société européenne roumaine des vins d'exception» — est une petite unité de production comme on en rencontre encore peu. Cet ancien dentiste de Val-d'Isère, noble héritier d'un des meilleurs domaines de Corse (Domaine Peraldi), s'est égaré il y a dix ans dans une Roumanie «entre Balzac et Zola». Aujourd'hui, ce pionnier avoue: «Je suis positif à moyen terme, mais il faut se bouger le cul!» Il s'enthousiasme pour la qualité des terroirs: «Ce sont les plus beaux du monde, après la France: ici, vous avez des régions qui ressemblent à la Bourgogne, comme Dealul Mare, d'autres à la Champagne, d'autres sont méditerranéennes, comme Mufatlar. Il faut sauver et refaire ce vignoble superbe!»
Le trésor oublié de Cotnari
Car la Roumanie a encore de beaux restes. Il y a tout juste vingt ans, Hugh Johnson écrivait: «Le Cotnari est l'unique vin roumain qui soit recherché pour le seul plaisir du palais.» A 400 km au nord de Bucarest, les 1100 hectares plantés dans une région de collines, dont la moitié appartenait aux biens de la Couronne avant l'abdication du roi Michel en 1947, tentent de retrouver le lustre d'antan. L'époque où le Cotnari faisait jeu égal sur les tables des rois d'Europe avec les grands vins liquoreux, Tokay hongrois, Constancia d'Afrique du Sud ou Sauternes. Les Roumains y ont replanté il y a quarante ans des cépages blancs locaux, frankuça, feteasca alba, tamaioasa et grasa. Ce dernier est digne des plus grands: le 2000, récolté en novembre, révélait un nez complexe, marqué par la pourriture noble et, en bouche, un bel équilibre entre le gras, l'acidité et une haute sucrosité.
Mais, à notre visite, il fallait faire abstraction de l'environnement: un automne froid, brumeux, où tous les raisins avaient été rentrés à mi-septembre, après un été trop sec sur des ceps gelés l'hiver précédent et des pluies diluviennes aux vendanges. Sans compter l'ambiance sinistre d'une cave ex-coopérative aux équipements industriels datant de 1968. Elle cache des trésors, comme ce couloir tapissé de plusieurs milliers de culs de bouteilles, kaléidoscope des vins roumains. Trône aussi, au carnotzet, un tonnelet qui lui était destiné et que Ceaucescu, exécuté en 1989, n'a pas eu le temps de venir chercher…

Un lien Internet
www.romanianwines.ch
Ce site Internet propose une documentation sur les vins roumains et plusieurs flacons de toute qualité (dont une grasa de Cotnari 1984 intéressante et une réserve rouge de SERVE 2000, assemblage de cabernet sauvignon, de merlot et de feteasca neagra). Créateur, il y a un an et demi, de ce premier commerce de vins roumains en Suisse, qui a pignon sur rue à la route de Bussigny 26, à Crissier, Roberto Cioaca mise sur la curiosité des Suisses et, aussi, sur les deux mille familles roumaines établies dans la région lémanique.

*Ce reportage, paru dans Terre & Nature, à Lausanne, en décembre 2002, a obtenu le Prix Lanson du meilleur article de la presse suisse sur le vin 2003