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Posté le 9 janvier 2005 dans Vins du Nouveau Monde

Afrique du Sud — Le monde à l’envers d’un Valaisan

Afrique du Sud — Le monde à l’envers d’un Valaisan

Le monde à l'envers
d'un pionnier valaisan

S'il y a un Suisse qui a su échapper au carcan de la viticulture contrôlée, c'est bien lui. En dix ans, le Valaisan Jacques Germanier est devenu un des plus gros exportateurs de vins d'Afrique du Sud. Reportage sur place.
Par Pierre Thomas
En Valais, son entreprise, la Cave du Tunnel à Conthey, fait figure de franc-tireur depuis trente ans. Mais sa pleine mesure, Jacques Germanier, 53 ans, la donne en Afrique du Sud. En 1991, quand la politique d'apartheid touchait à sa fin, le Valaisan achète une ferme viticole à cent kilomètres de la ville du Cap. Une bonne centaine d'hectares à Sonop — «le soleil se lève» en langue afrikaan. Aujourd'hui, ce domaine mue en exploitation «bio», «organic» en anglais, un label dûment certifié par un bureau de validation d'origine hollandaise. Et une cave aux formes futuristes, d'une capacité de 4 millions de litres, pousse actuellement, pour être prête aux vendanges: dans cinq mois!
Vingt millions de litres exportés
L'entreprise change aussi de nom. L'énigmatique SAVISA devient African Terroir. Sous une dizaine de labels, elle aura expédié, cette année, dans deux douzaines de pays, près de de vingt millions de litres de vin. La moitié, c'est du vrac, acheminé par container et par bateau, en Angleterre (40% du marché), en Scandinavie et en Asie. L'autre moitié est mise en bouteille sur place. Cette part ne cesse de croître, de sorte que le Valaisan a racheté à Provins la chaîne de mise en bouteilles de Sion, inutile depuis l'association de la coopérative et d'Orsat-Rouvinez dans le centre d'embouteillage de Martigny. De grandes cuves en inox de même provenance équipent déjà la vaste cave de Cilmor (10 millions de litres de capacité), louée dans la région la plus productive d'Afrique du Sud, non loin de Worcester.
Sur sa «success story», Jacques Germanier reste discret. «Tout me réussit», constate cet homme hyperdynamique, qui ne parle pas l'anglais. «Partout où je traite, on comprend le français, la langue du vin». Quoique son parler vrai paraisse plutôt être le language cru des chiffres. «Je ne travaille pas. Je fais le business que j'aime. Des volumes dans le monde entier. J'apporte des affaires et du cash flow», lâche-t-il sobrement.
La loi du marché
L'entrepreneur a trouvé en Afrique du Sud le terrain favorable au meilleur rapport qualité-prix. «Le succès d'un vin, c'est ce qui s'enlève à l'étalage. La consommation dépend du pouvoir d'achat. Aujourd'hui, il baisse dans la plupart des pays: les gens vont vers le bas, pas vers le haut. C'est tout simple.» Et lui, il a tout compris: «C'est le client qui décide. Je connais exactement le goût des consommateurs de chaque pays. Je le sais parce que je déguste avec eux dans des foires, partout dans le monde.»
La démarche de Jacques Germanier rappelle celle d'un Nicolas Hayek. La montre suisse périclitait et le Biennois d'adoption a cru dans le plastique de la Swatch. Une montre, c'est fait pour donner l'heure, comme le vin pour être bu… Aujourd'hui, Hayek rachète des marques prestigieuses de haute horlogerie. Et African Terroir bâtit sa pyramide, sur le socle de vins «easy drinking» (faciles à boire), «blends» (assemblages), rouges ou blancs.
De jeunes mousquetaires
Sous un climat favorable à la vigne, s'apparentant, dans la région du Cap, au Sud de l'Espagne, le bas prix de la vendange — fournie par des fermiers sous contrat de longue durée — ou celui du terrain — moins d'un franc le mètre carré —, et de la main-d'œuvre — en abondance à 70 francs suisses la semaine — sont autant de facteurs favorables à une matière première peu onéreuse.
Ensuite, il faut la travailler: le Suisse a apporté de la «technologie» dans la cave de Cilmor, dotée des perfectionnements œnologiques à l'échelle industrielle. Restent les hommes. Si Jacques Germanier met le cap sur l'Afrique deux à trois jours toutes les trois semaines, ce sont des jeunes qui tiennent la boutique. A la cave, il sont trois «winemakers»: Alain Cajeux, Pierre-Alain Melly et Richard Bonvin. Et, depuis trois mois «top manager», Sébastien Dayer. Ces mousquetaires, tous Valaisans, ne totalisent pas plus de 120 ans d'âge à eux quatre. Un symbole de la fin de la chaîne: les consommateurs qui boivent leurs vins ne sont, sans doute, guère plus âgés. Et tout autant pionniers, qui «mettent en valeur des terres nouvelles», selon la définition du Robert.

Eclairage
Des vins sans reproche

La majorité des vins d'African Terroir s'en va sous l'appellation Western Cape, qui coiffe 95% des 110'000 hectares de vignes d'Afrique du Sud (sept fois la Suisse viticole). Ensuite, le winemaker peut se permettre beaucoup de choses. Par exemple, si l'acidification de la vendange est courante, la chaptalisation, elle, est interdite. Mais en Afrique du Sud, la maturité alcoolique précède la maturité polyphénolique, d'où le risque de vins déséquilibrés et lourds. Autre exemple: les douelles (planches plongées dans les cuves) ou les copeaux de bois peuvent remplacer la barrique de chêne dans les vins de bas de gamme…
De milieu de gamme, sous l'étiquette «Out of Africa» (distribué en Suisse par Coop), les vins sont techniquement sans reproche, bien typés de leur cépage, secs et fruités du chardonnay charmeur, vanillé et citronné à la shiraz au nez floral, parfumée, évoluant vers des arômes épicés. Ces vins ne participent pas aux concours. Au contraire de ceux du beau domaine de Diemersdal, à Durbanville, que distribue à l'exportation African Terroir (chez Howeg et Prodega, en Suisse). Le propriétaire-récoltant, Tienie Louw, est fier de ses deux médailles d'or récoltées il y a quinze jours aux Michelangelo Awards de Johannesburg, pour un Pinotage 2001 et un assemblage bordelais Harmony 2001.
Reportage paru dans Hôtel+Tourismus Revue, Berne, en octobre 2002