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Posté le 10 avril 2014 dans Vins du Nouveau Monde

Vins : le paradoxe brésilien

Vins : le paradoxe brésilien

Les Brésiliens consomment plus de bière que les Suisses, et de la «caipirinha», à base de «cachaça» (une sorte de rhum blanc). Mais ils produisent aussi des vins… qu’ils s’efforcent d’exporter, tandis qu’ils préfèrent les nectars étrangers. Décodage d’un paradoxe.

Par Pierre Thomas

Comme dans les autres pays BRICS, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, le vin est à la mode au Brésil. En consommer entre amis et à table montre un certain raffinement et permet d’afficher son statut social. Les citadins fortunés ou de la «middle class» préfèrent les vins d’importation, même s’il faut débourser entre 12 (pour une bouteille chilienne) et 60 dollars (pour un vin français). Sur 203 millions d’habitants, 6% sont riches, 12% de la classe moyenne haute, soit 36 millions d’amateurs potentiels et 59% de classe moyenne (118 millions). «Aucune barrière culturelle ou religieuse n’empêche la consommation de vin», explique le journaliste Jorge Lucky. «Et l’intérêt pour le vin est bien plus grand que la consommation réelle», qui s’élève à moins de 2 litres par habitant. 78% des vins bus sont importés, soit près de 100 millions de bouteilles par an. par quelque 300 importateurs. Les vins du Chili représentent 40% du marché, devant l’Argentine, 18%, le Portugal, 14%, et l’Italie, 10%.

La cave de Miolo, dans la vallée des vignes, au sud du Brésil.

La cave de Miolo, dans la vallée des vignes, au sud du Brésil.

Un petit air d’Italie

Les Italiens, parce qu’une forte colonie est présente, à Sao Paulo (qui concentre dans son Etat 50% de la consommation) et dans le sud, où Garibaldi a laissé son nom à une ville vitivinicole, jouent placés, comme les Portugais, au nom de la langue et de l’Histoire (le Brésil fut une colonie lusitanienne). Ce sont ces derniers qui, en 1532, plantèrent les premiers ceps, du côté de Sao Paulo.

Et les Suisses ? Dans la lancée d’un voyage-éclair à Sotchi, Pierre Keller, président de l’Office des vins vaudois, espère bien que du vin suisse (et plutôt vaudois !) sera présent lors de la Coupe du monde de football et à la Maison suisse des Jeux olympiques de Rio de Janeiro, dans deux ans (2016). Il vient, en ce début d’avril 2014, de faire envoyer mille bouteilles, avec l’appui de Présence Suisse. Dans cet envoi, il y a du chasselas, du rosé et du rouge… Selon une étude de Wine Business International, 94% des Brésiliens préfèrent les vins rouges. 50% des vins sont achetés en supermarché, chez Walmart ou Carrefour. Chiliens et Argentins, mais aussi Italiens et Portugais, fournissent l’essentiel de ces flacons importés, à moins de 10 dollars, malgré des taxes élevées.

Une forte croissance attendue

Mais pourquoi connaît-on autant de chiffres du marché brésilien ? Parce que si la consommation n’est que de 1,9 litres par habitant (Argentine, 26, Chili, 15, et Suisse, 36 litres), et qu’on s’attend à une progression estimée à 0,7 litre par habitant pour ces 5 prochaines années. A multiplier par un potentiel de 200 millions d’habitants. Et si les importations (77 millions de litres) ne représentent même pas la moitié des vins étrangers arrivant en Suisse, elles ont fléchi de 3,4% en 2013 ici, tandis qu’au Brésil, elles ont doublé entre 2005 et 2012.

Parallèlement, le Brésil développe ses vignobles. Selon les dernières statistiques de l’Organisation internationale de la vigne et du vin, il y aurait 87’000 ha de vigne, soit 6 fois la surface viticole suisse, en diminution de 5’000 ha depuis 2010 (mais tout compris, raisin de table et destinés à être séchés compris). Sur cette surface, seuls 13% sont des vignes (vitis vinifera) destinées aux vins de qualité. Le Brésil produit 20 millions de litres de vin de qualité et 13 millions de litres de mousseux.

Comme la Suisse, le Brésil va chercher à l’extérieur une reconnaissance difficile à obtenir à domicile. Les domaines brésiliens ont du reste obtenu une aide à l’exportation, notamment parce que les taxes frappant les vins locaux sont énormes : près de 60% ! Soit davantage que pour des vins importés des autres pays sud-américains, en raison des accords commerciaux comme le Mercosur. Le principal obstacle à la consommation du vin restent des taxes très élevées: le prix de vente d’un vin au Brésil équivaut à 7 fois son prix de revient à la production… A qualité égale, le vin brésilien est plus cher que le vin importé, et la part de la consommation des vins locaux n’est que de 22%. «Ces taxes qui engendrent des prix élevés sont un double obstacle, chez celui qui consomme déjà et qui, en période de récession économique, supprime le superflu, et pour une expansion et une incitation à faire acheter du vin à un plus large cercle», constate Jorge Lucky.

La présidente du Brésil, Dilma Russeff, reçoit les trois vins officiels de la Coupe du Monde de football des mains de l'oenologue Monica Rossetti

La présidente du Brésil, Dilma Russeff, reçoit les trois vins officiels de la Coupe du Monde de football des mains de l’œnologue Monica Rossetti.

Un air (humide) d’Italie du Nord

Seuls les vins mousseux ont une certaine notoriété et raflent des distinctions dans les concours internationaux. Ainsi, six effervescents brésiliens, dont un rosé, ont remporté une médaille d’or aux dernières Vinalies internationales de Paris, début mars.

Les caves «à bulles», comme Salton ou Casa Valduga, sont concentrées autour de la ville de Bento Gonçalves, à l’orée de la Vallée de Vinhedos (la vallée des vignes), dans le sud-est du plus vaste pays de l’Amérique latine. Les conditions climatiques y sont plus proches du Nord de l’Italie que du Chili et on y cultive le raisin en pergola. Le jour de notre passage à la coopérative Aurora, un container de cabernet franc Pequenas Partilhas 2008 était destiné à la Suisse : ce rouge, dans le même millésime, est encore référencé chez Moevenpick, à 28 francs la bouteille. Dans le tableau des exportations de vins brésiliens (2012), la Suisse pointe au 12ème rang en valeur, avec 10’000 bouteilles d’un prix de 8,5 USD alors que le Brésil a exporté massivement 3,5 millions de bouteilles vers la Russie au prix de… 0,50 USD le litre !

La cave de vinification du spécialiste de mousseux, Salton.

La cave de vinification du spécialiste de mousseux, Salton.

Dans la région de la Serra Gaucha, proche de Porto Alegre, la pluviosité est très importante, nécessitant d’inévitables traitements préventifs des maladies de la vigne. Ainsi, chez Lidio Carraro, la jeune cave fondée en 1998 qui a remporté la license de «vin officiel» de la Coupe du monde de football avec sa gamme Faces, on expérimente un tracteur muni d’une hélice pour dissiper les résidus chimiques sur les grappes de raisins, avant les vendanges. Ce domaine «boutique», qui élabore de bons vins rouges, est conseillé par une œnologue réputée, Italienne née au Brésil, Monica Rossetti. Quant à Miolo, principale cave exportatrice, elle a engagé, dès la fin des années 1980, l’«œnologue volant» bordelais Michel Rolland, puis le jeune Toscan Roberto Cipresso, connu à Montalcino (La Fiorita et Logonovo). Il faisait les vendanges en février dans la Serra Gaucha. Plus bas encore, la Campahna, à la frontière avec l’Uruguay, s’est développée ces dernières années. Au total 80% des vins brésiliens de qualité viennent de l’état de Rio Grande do Sul, pointe sud du pays.

Des tropiques aux collines

Et il existe des régions viticoles plus «exotiques» encore. L’une sous les tropiques, la vallée de Sao Francisco, dans la vaste région du Nordeste. On y a planté de la vigne parmi quelques rares cactus il y a près de 30 ans. Aujourd’hui, 500 hectares donnent surtout des vins mousseux, mais Miolo, présent dans toutes les régions du pays, a l’ambition d’y élaborer un rouge de garde, en régulant la croissance de la vigne par un contrôle strict de l’apport en eau par goutte-à-goutte, comme les Israéliens dans le désert du Néguev. Même dans le désert, en laissant aller la nature, on pourrait récolter trois à cinq fois par an des raisins, mais d’une qualité fort médiocre… A condition de contrôler la production, même des blancs, comme ce chenin-viognier de la Vitivinicola Santa Maria, bu à Brasilia, fin mars 2014, était intéressant et techniquement irréprochable…

A l’opposé de cette viticulture équatoriale, un autre extrême : plus de 200 hectares sont des «vignes d’altitude» à 1’300 m. sur la mer, dans l’état de Santa Catarina, au sud. Les vins ont droit à un label surprenant sous cette latitude, un cristal de neige — c’est le seul endroit du Brésil où il en tombe parfois ! Plantée par un Portugais, ex-roi de la culture de la poire dans son pays, la Quinta Santa Maria, avec ses terrasses, donne aux rives du Rio Lavatodo un air de vallée du Douro… A la sortie de San Joachim, capitale de la pomme gala en production intégrée, la Villa Francioni, appartient à un roi local du carrelage, et sa fille propose un sauvignon très frais et un sangiovese agréable, trahissant, encore une fois, un accent d’Italie sur les vins brésiliens.

Les trois vins blanc, rosé et rouge, de Lidio Carraro pour la Coupe du monde de foot.

Les trois vins blanc, rosé et rouge, de Lidio Carraro pour la Coupe du monde de foot.

Sites brésiliens sur les vins

www.winesofbrasil.com

vinibrasil.com.br

Paru dans le supplément Brésil de L’Hebdo du 3 avril 2014, complété par le compte rendu de Jorge Lucky à l’Académie Internationale du Vin, Genève, le 5 novembre 2014.