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Posté le 31 mars 2017 dans Vins français

2014, un millésime «de terroir» à Bordeaux

2014, un millésime «de terroir» à Bordeaux

Le marché espère avec impatience les bordeaux… à venir. Le 2015, réputé chaud et solaire. Et le 2016, racheté, après un printemps chaotique, par un magnifique «été indien» aux vendanges. Mais, après le maigre 2013, où se situe donc le 2014 ? Réponses dans le terrain.

De retour de Bordeaux : Pierre Thomas

Bordeaux, ce sont les «primeurs» d’abord. Oracles et marchands se précipitent au printemps suivant la vendange déguster les vins encore en barriques. Des échantillons de vins qui ne seront assemblés, généralement, que 12 à 18 mois plus tard.

(Ci-dessous, le dream team reçu à La Mission-Haut-Brion par le prince Robert de Luxembourg, à g., qui réside en Suisse).


Pourquoi cette course à l’échantillon précoce ? Parce que Bordeaux a réussi le tour de force commercial de vendre ses vins «en primeurs». Sur la base des avis émis si tôt, les acheteurs du monde entier se précipitent (ou non) sur les caisses, proposées par les négociants de la place de Bordeaux, ou directement par les châteaux, et qu’il faut payer cash près de deux ans avant de les recevoir.

Le style dicté par le climat ou le terroir

A quoi ressemblent les vins lorsqu’ils sont prêts à être expédiés ? Avec des journalistes du monde entier, sous la conduite du chef de file Bernard Burtschy, du Figaro, nous sommes allés apprécier les crus classés de 1855 dans deux situations distinctes : tous les 1ers crus et quelques seconds, à découvert, au château, et les autres, à l’aveugle, à la seule exception des grands crus classés de Saint-Julien, dans le millésime 2014.

Que dire de ce millésime 2014 ? Il suit une année climatiquement difficile (2013), qui a donné des vins peu charnus, ou  remontés techniquement et un peu trop extraits. Et ce 2014 a l’inconvénient de se situer avant la paire d’années 2015 et 2016. Ce duo devrait reproduire les différences du binôme 2009 et 2010 : un premier millésime solaire, riche, rond et facile à boire — plusieurs châteaux nous ont déjà servi à table leur 2009 — et un deuxième millésime taillé pour la longue garde. «Pour le 2014, on hésite à affirmer qu’il est le plus petit des immenses (2000, 2005, 2009, 2010, 2015 et peut-être 2016) ou le plus grand, mais de loin, de la seconde division», confesse Sébastien Verne, directeur technique du Château Margaux.

Le nouveau chais de Château Kirwan et ses grandes cuves en béton «sur mesure».

Philippe Delfaut, le directeur général du Château Kirwan, va plus loin, jusqu’à distinguer les millésimes de climat et de terroir : les premiers doivent tout à la météo, les seconds davantage à la terre qui les a produits — avec, dans les deux cas, les impondérables liés à l’homme. Plusieurs œnologues soulignent la parenté entre le 2014 et 2004, mais avec un peu plus de structure.

Le merlot souffre du chaud

Dans le Médoc, l’été indien a favorisé le cabernet sauvignon qui, plus que le merlot, est la signature des grands vins de la rive gauche de la Garonne. Globalement, les tanins sont serrés, fermes, et nécessiteront quelques années de maturation en bouteille, avant que les vins s’expriment pleinement.

Plusieurs châteaux s’interrogent sur la faculté du merlot à supporter les années climatiquement chaudes : en 2016, les vendanges ont clairement été coupées en deux, avec près d’un mois d’écart entre les merlots vendangés après un été chaud et sec, et des cabernets sauvignons qu’il a été possible de laisser mûrir jusqu’à fin octobre.

Au Château Cos-Labory, le propriétaire, Bernard Audoy, commente : «On ramasse des raisins plus mûrs qu’autrefois. Avant, on commençait par le merlot et on enchaînait avec les cabernets, qu’ils soient mûrs ou non, et on remontait les degrés en chaptalisant. On n’a jamais fait d’aussi bons vins que maintenant !»

A Pontet-Canet, M. Comme prépare les pauillac 2014, les seuls à ne pas avoir été dégustés à l’aveugle.

La biodynamie marque des points

Les méthodes culturales changent aussi : si le Château Pontet-Canet, à Pauillac, a été un pionnier de la biodynamie, d’autres s’y mettent, comme La Lagune, en Haut-Médoc, et jusque dans le Sauternais (Guiraud, Climens). A Margaux, où les crus classés échangent leurs expériences dans un groupe d’étude, Château Palmer devrait être certifié demeter pour le millésime 2017. D’autres privilégient le pragmatisme et ne revendiquent pas de certification.

Une autre tendance, favorisée par le tri systématique des raisins, va vers un élargissement de la gamme, non plus limitée au grand vin et au second, mais avec l’ajout d’un troisième vin, et un restant éliminé en vrac… Ce volant de manœuvre permet d’orienter la proportion de grand vin en fonction de la qualité du millésime. La plupart des 1ers crus classés procèdent ainsi. Mouton Rothschild vient de créer Pastourelle de Clerc-Milon, mis sur le marché «quand le vin est prêt à boire» (actuellement, le 2011 et bientôt le 2013 avant le 2012). Il  est  réservé à la restauration. pour qu’il soit sur table à moins de 100 francs. Latour est étagé entre un Pauillac générique et le grand vin, en passant par le second, les Forts de Latour. Haut-Brion propose en entrée de gamme des vins de négoce, articulés en complément des deux étiquettes phares que sont La Mission Haut-Brion et Haut Brion, et leur doublure, La Chapelle pour le premier et de Le Clarence pour le deuxième.

Les crus classés de 1855 ont les moyens et les mettent dans les chais. Château Kirwan inaugure ses nouvelles installations : chaque parcelle de vigne a droit à «sa» cuve en béton — on retrouve les vertus de l’inertie de ce matériau — de 35 hectolitres, dessinée par Philippe Delfaut et moulées par une entreprise italienne. C’est superbe (avant d’être efficace, dès le 2016…). Ailleurs, les amphores en béton, comme au Château du Tertre, figurent en bonne place, en parallèle des rangées de barriques. A Pontet-Canet, qui vinifie déjà dans des cuves en ciment tronconique, une centaine de jarres ont été dessinées par l’œnologue Jean-Michel Comme : 35% du grand vin y est élevé et le reste en barriques, dont une moitié en bois neuf.

Château Margaux dans la lumière de janvier…

Qu’importe la technique, au fond, pourvu qu’on ait l’ivresse… du moins celle, jugulée, de la dégustation. Pour 2014, on peut souscrire au distingo des millésimes de climat et de terroir. Les 1ers crus classés de 1855 ont tous un profil marqué par leur terroir et leur encépagement, et une prédominance de cabernet. Avec une belle fermeté des tanins, et une certaine austérité à ce jour, tous paraissent taillés pour une garde au-delà de 15 à 20 ans, comme le trio Margaux, Haut-Brion et Lafite-Rotshchild, de facture très classique. Latour et Mouton-Rothschild ont gagné, le premier en finesse et en élégance, et le deuxième, en gras et en puissance, derrière les arômes grillés de l’élevage. Quant à Yquem, 1er cru supérieur, dans une année jugée atypique, il paraît plus vif, plus moderne, et moins concentré que dans certains millésimes historiques.

Les 2014 que j’ai préférés

Voici les vins qui m’ont semblé le plus remarquables, dans l’ordre de préférence :

Saint-Julien : Léoville-Barton (2ème CC), Léoville-Las Cases, Beychevelle (4ème CC), Langoa-Barton (3ème CC), Ducru-Beaucaillou (2ème CC) ; seconds vins : Clos du Marquis (autre vin du domaine de Léoville), Fief de Lagrange, La Réserve de Léoville-Barton.

Pauillac : Lynch-Bages (5ème CC), Grand-Puy-Lacoste ((5ème CC), Pédesclaux (5ème CC) ; seconds vins, Carruades de Lafite, Lions de Batailley.

Saint-Estèphe : Calon-Ségur (3ème CC), Montrose (2ème CC), Cos d’Estournel (2ème CC); second vin, Marquis de Calon-Ségur

Margaux : Marquis d’Alesme (4ème CC), Cantenac-Brown (3ème CC), Rauzan-Ségla (2ème CC), Dauzac ; seconds vins, Brio de Cantenac-Brown, La Sirène de Giscours, Baron de Brane (Cantenac).

Haut-Médoc : Cantemerle (5ème CC)

Graves rouges (crus classés en 1953 et 1959) : Haut-Bailly, Bouscaut, Latour-Martillac.

Graves blancs : Olivier, Smith Haut Lafitte

Sauternes : Lamothe-Guignard (2ème CC), Doisy-Védrines (2ème CC) , Climens (1er  CC), Guiraud (1er CC) ; seconds vins, Lions de Suduiraut, Cyprès de Climens,

Paru dans le magazine Vins & Vignobles, Montréal (Québec), édition de mars 2017.

©thomasvino.ch