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Posté le 28 octobre 2018 dans Vins du Nouveau Monde

Quand la Chine s’éveille aux vins

Quand la Chine s’éveille aux vins

La Chine du vin change ! Plus gros consommateurs de vin rouge au monde, les Chinois apprennent à connaître les vins de leur vaste pays, non seulement en rouge, mais en blanc. Et découvrent des vins issus de «nouveaux territoires» inconnus il y a 40 ans.

Par Pierre Thomas (texte et photos), de retour de Yinchuan (Ningxia)

En marge du deuxième concours des vins de la Route de la Soie, en septembre 2018, à Yinchuan, la jeune journaliste de la TV demande: «Comment et où les vins du Ningxia doivent-ils être commercialisés?» Réponse de l’expert occidental: «La planète du vin a les yeux rivés sur la Chine. C’est en Chine que les vins chinois doivent d’abord faire leur place. Il faut démocratiser les prix et rendre le vin accessible à la classe moyenne.»

Depuis la campagne de moralisation voulue par le premier secrétaire (à vie !) Xi Jinping, le vin échappe à la catégorie des «cadeaux» luxueux, pour devenir un objet de consommation. Certes, il reste une marque de statut social, et une preuve d’occidentalisation, surtout quand les Chinois des villes (55% de la population 1,4 milliard) s’approprient les vins français (plus d’un tiers des importations), chiliens ou australiens (un autre tiers), plus rarement espagnols, italiens et américains. La consommation de vin est en croissance constante. On estime qu’en 2025, la moyenne par tête d’habitant sera le double d’aujourd’hui. Et, avec 2 litres par an et par habitant, les Chinois dépasseront les Français qui boivent certes 40 litres par an et par habitant, mais sont seize fois moins nombreux…

Les vignobles du Ningxia sont situés en république autonome musulmane.

Des prix et des chiffres gonflés

Les vins chinois doivent encore conquérir le marché… chinois. Les prix sont revus à la baisse : plusieurs vins, au goût honnête, se vendent autour de 60 yuans (10 francs). Les caves, dit-on, regorgent de «grands vins» autoproclamés, au prix «officiel» 10 à 30 fois supérieur. Mais en Chine, les chiffres ne sont jamais sûrs. Ainsi, les Chinois affirment que leur vignoble est, en surface, le deuxième de la planète, derrière l’Espagne. Pour Bernard Burtschy, journaliste français bien introduit en Chine, mais d’abord statisticien, le chiffre de 700’000 hectares ne résiste pas à l’analyse. Seuls 13% de tous les raisins sont transformés en vin. Les autres sont utilisés pour la table, frais ou séchés, voire pour la distillation. Ce qui ramènerait les «terres à vins» à 100’000 ha, approximativement. Une taille plus en rapport avec le résultat annoncé de la production de vin, qui place la Chine au sixième rang, derrière l’Italie, la France, l’Espagne, les Etats-Unis et l’Australie, à quasi-égalité avec l’Afrique du Sud, le Chili et l’Argentine.

Quatre grandes régions produisent du vin. Le Shandong, au sud-est de Pékin, là où les Jésuites, puis les Allemands, replantèrent de la vigne au 19èmesiècle. Le Xinjiang, à l’Ouest du pays, dans une région musulmane sous haute surveillance politique. Autour de Pékin et de Tianjin, et dans le Hebei. Enfin, dans le Ningxia, un haut-plateau à 1200 m. d’altitude, au sud de la Mongolie chinoise. Il y a quarante ans, pas un pied de vigne ne poussait dans cette région musulmane, qui a fêté en grande pompe, en septembre, les 60 ans de son autonomie. Les premiers ceps, rappelle Hang Li, le jeune président de l’Académie de sommellerie de Chine, ont été plantés par l’armée, il y a 40 ans, entre le spectaculaire Mont Helan et le déjà large Fleuve jaune. Chandon, filiale des champagnes Moët & Chandon (LVMH), et Pernod-Ricard, avait flairé le filon, avant que le gouvernement local ne divise la région en lots d’un seul tenant, avec une cave, ou mieux, un «château», au milieu de chaque entité.

Les géants débarquent au Ningxia

Combien d’hectares sont-ils réellement en exploitation dans le Ningxia ? Le statisticien Burtschy cite 12’000 ha. Des sources officielles gonflent cette surface à 30’000 ha.. Fière, il y a quelques années, de réserver ces vignobles à de petites entités, comme le pionnier Helan Qinqxue, le petit Domaine des Arômes, Kanaan, projet, né lors d’un séjour en Allemagne de son propriétaire chinois, ou Silver Heights, fief de la talentueuse Emma Gao, reconnue meilleure œnologue de Chine, la région s’est laissée aller au gigantisme, caractéristique de toute entreprise chinoise. A l’aéroport de la capitale de la région, Yinchuan, la pub pour Ho-Lan Soul est omniprésente. Sous ce nom, un magnat de l’immobilier de Hong Kong, M. Chen Qi, projette de planter, ces prochaines années, plusieurs milliers d’hectares (7000). Il va aussi construire entre 30 et 50 «châteaux», vendus clé en mains, sur une centaine d’hectares qui rappellent le projet Taila, dans le Shandong, que supervisait le regretté oenologue français Gérard Colin, pionnier des vins modernes chinois, décédé en hiver 2017.

Le château Mehop, tout frais construit…

Les géants du vin chinois ont pris pied dans le Ningxia : Changhyu, associé à l’Autrichien Moser et l’entreprise d’Etat de l’agroalimentaire COFCO (Great Wall), au Château Terroir. Mais aussi des investisseurs qui diversifient leurs activités, comme ce groupe pétrolier hong-kongais au Château Jade, et un géant du froid, au Château Mihope, deux des réalisations les plus récentes parmi les 86 entreprises vitivinicoles qui commercialisent 240 millions de bouteilles d’origine du Ningxia. La région a mis en place une législation de type «appellation d’origine contrôlée», et même un classement de «grands crus». Une trentaine ont été retenus en 2013 (5èmes crus), puis les meilleurs promus en 4èmescrus en 2015, puis en 3èmescrus en 2017 et, dans quatre ans, après les 2èmes, devraient être révélés les premiers… 1ers grands crus chinois !

A l’assaut des concours

Que valent ces vins? De nombreux concours, en Asie, à Hong Kong, mais aussi en Europe, jugent des échantillons de vins chinois. Le Concours Mondial de Bruxelles (CMB), itinérant (le prochain a lieu à Aigle, du 3 au 5 mai 2019) a siégé dans la banlieue de Pékin, à Haidian, à la mi-mai. Cinq vins chinois ont décroché une «grande médaille d’or», 46 l’or et 80 l’argent. Avec l’aide technique du CMB, le deuxième concours des vins de la Route de la Soie a eu lieu à Yinchuan, à mi-septembre. Les «régionaux de l’étape», les vins du Ningxia, ont raflé la majorité des médailles : 11 des 16 grandes médailles d’or chinoises et 35 des 56 médailles d’or.

Au Château Jade, on est fiers d’exposer les médailles et diplômes obtenus dans les concours.

Désormais, les étiquettes des vins chinois doivent comporter un QR Code et la mention de 13 critères descriptifs. Mais la Chine pratique la tolérance de 20%, soit d’un autre millésime, d’un autre cépage ou d’un coupage par un vin importé. Et aussi 20% d’un autre fruit, comme ce vin médaillé d’or, un chardonnay aromatisé à la fleur d’osmanthus, ou ce rosé à base de chardonnay et de 20% de jus de baies de goji, l’autre grande spécialité du Ningxia, gage de plein de vitamine C et de longue vie. Dans toute leur alimentation, les Chinois veillent aux bienfaits de ce qu’ils avalent. Ainsi, le vin rouge, qui combat les radicaux libres, possède de solides vertus, au pays de Xi Jinping. Ce printemps, le leader chinois a levé son verre de vin rouge lors de sa rencontre, à Pékin, avec Kim Jon Un, son homologue nord-coréen. Lui a trinqué avec du blanc, peut-être souvenir de ses études, alors qu’il séjournait incognito en Suisse.

©The Guardian

Cépages: la Chine commence à s’émanciper

Le cabernet sauvignon n’occupe «plus que» 63% du vignoble chinois. Le cépage rouge bordelais recule partout. On assiste à l’engouement pour le marselan, un croisement de cabernet sauvignon et de grenache, obtenu à Montpellier en 1961. Résistant aux champignons dévastateurs liés à l’humidité (mildiou et botrytis), ce cépage, de surcroît productif, s’avère délicatement parfumé. Il donne des vins aux tanins souples, plus faciles à boire que le cab’, souvent pas très mûr… En blanc, les rieslings (rhénan et «italico») donnent des résultats plus intéressants que le chardonnay.

Le marselan produit généreusement des raisins peu sujets à la pourriture.

Le vrai problème viticole, en Chine, réside dans le climat : toutes les régions, à l’exception des contreforts de l’Himalaya, gèlent à ceps fendre en hiver et nécessitent de recouvrir la vigne de terre, en novembre, et de la dégager, manuellement, au printemps. Ensuite, le cycle végétatif est très court, jusqu’en octobre. Souvent, les pluies s’abattent au moment où le raisin doit mûrir, en août et septembre (Shandong, Ningxia).

Ce handicap climatique est le principal obstacle à des raisins, puis des vins, de qualité, reconnaît le professeur Shaohua Li. Ce botaniste milite à fond pour planter des cépages chinois, croisement entre la «vitis vinifera» et la «vitis amurensis», du nom du grand fleuve, Amour, qui sépare la Sibérie russe de la Chine. Principal cépage de ce type, le Beichun, croisé en 1954 à Beijing (d’où son préfixe Bei-) entre le muscat de Hambourg et de la vitis amurensis, et ses dérivés, donnent des vins rouges peu colorés, peu tanniques, aux arômes fruités un peu rustiques. Pour des Chinois qui n’ont jamais goûté au vin, le breuvage n’est pas inintéressant. Encore faut-il leur expliquer que le cabernet sauvignon n’est pas la norme absolue !

Paru dans Le Matin-Dimanche du 28 octobre 2018 et, traduit en allemand, dans la Sonntagszeitung du 8 octobre.

©thomasvino.ch