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Posté le 22 septembre 2008 dans Vins suisses

Pierre Monachon, un vigneron vaudois engagé

Pierre Monachon, un vigneron vaudois engagé

Pierre Monachon, vigneron à Rivaz (VD)
La sagesse, grandeur vaudoise
Ne serait-ce sa silhouette élancée, son visage buriné par l’air (lémanique) du grand large, Pierre Monachon, semblerait tout droit sorti du «Quart d’heure vaudois», une émission de radio des années 1960. A 51 ans, il cumule les titres : syndic de son village, Rivaz, président de la Commission intercommunale de Lavaux, garant et répondant de l’UNESCO, qui a classé ce paysage au patrimoine mondial l’an passé, et président du label Terravin, qui consacre les meilleurs vins vaudois.
Par Pierre Thomas
Il est plus souvent sur l’une des cinq parcelles de ses trois hectares de vigne que dans son carnotzet. Quoique, tout est relatif : «Quand j’ai passé trois jours à la cave, je vais une semaine à la vigne, pour me ressourcer.» Mais trois hectares, 30'000 mètres carrés et donc autant de bouteilles, cela nourrit-il encore son homme? Oui, dans les deux plus prestigieuses AOC de Lavaux, Saint-Saphorin et le Dézaley. «Je commercialise tout en bouteille avec une valeur ajoutée. Si je devais livrer une partie de ma vendange en vrac à un négociant, je brasserai de l’argent, et de moins de moins, puisque le raisin est payé au même prix qu’il y a trente ans. Et si je produisais davantage de bouteilles, je passerais plus de temps à les livrer…» Tandis que, depuis quinze ans, il travaille avec un seul employé, un Portugais, fils de vigneron-paysan de la vallée du Douro, autre joyau classé au Patrimoine mondial.
Du chasselas avant toute chose

Planté dans son terroir, Pierre Monachon n’a rien d’un révolutionnaire. Mais tout du mainteneur d’une tradition, vieille de deux siècles et demi et de six générations. La septième pointe son nez : Basile, 20 ans, étudie à la Haute école spécialisée de Changins. Il est tout destiné à reprendre le domaine : son grand frère fait un master à Chicago (USA) et sa petite sœur s’intéresse à un métier de la santé, tandis que la maman, géographe, enseigne à Lausanne.
Cette fidélité sans faille passe aussi par le chasselas, dont il cultive trois clones, une «haute sélection» de Changins, un rejeton plus récent de la même station d’essais, le «Rac 5», et une sélection propre à son domaine, celle de son grand-père, Jules ; et le petit-fils a gardé la main verte du pépiniériste. «Tant que je peux faire de grands chasselas, je fais de grands chasselas. Et quand ça n’ira plus, je mettrai du viognier.» Le cépage de Condrieu, toujours plus populaire sur les coteaux vaudois, ne le convainc qu’à moitié. Car, entre réchauffement climatique annoncé et prix des vins blancs bloqués — «on plafonne avec nos dézaleys !» —, la seule échappatoire paraît, même à Lavaux, les vins rouges, qu’il est possible de «vendre à leur juste prix.»
Du merlot à Lavaux
«On a un grand potentiel pour des vins rouges de haut de gamme», assure Pierre Monachon. Il ne parle pas à la légère puisque, depuis quinze ans, il vinifie du merlot en barriques. En 1992, le cépage bordelais ne donnait qu’un petit fût, à côté d’un peu de pinot noir et de gamay. Aujourd’hui, il en est à neuf barriques et le merlot est un des cépages vinifiés à l’essai dans le cadre de l’étude des terroirs vaudois. «Le merlot est un beau cépage, qui convient bien à nos sols, mélange de calcaire et d’argile. Et puis, à 28 francs la bouteille, il représente un rapport qualité-prix parfait : c’est devenu un produit-phare intéressant !»
Cette année, le vigneron récoltera ses premières grappes de syrah, poussées sur les murs du Dézaley. Et puis, un autre «nouveau rouge» a fait son apparition ce printemps, sous le millésime 2007. A dominante de gamay, complété par du diolinoir, du gamaret, du garanoir et de leur petit frère réhabilité officiellement cette année, le C 41. Cinq cépages, comme les doigts d’une main, la «Manus Extrema» — selon le mot trouvé par Michel Logoz pour cette cuvée tirée à deux mille bouteilles.
Chasselas pas (encore) mort

L’air de rien, le petit domaine, complanté à 75% de chasselas, dont le «fameux» climat cadastré, «Les Manchettes», à Saint-Saphorin, se diversifie. S’y ajoute un peu de sylvaner, un «Plant du Rhin», cueilli au début de l’hiver, juste au moment où la «pourriture noble» l’attaque doucement, et qui donne un vin liquoreux confidentiel (350 litres). Durement touché par la grêle de juillet 2005, le vigneron n’avait, cette année-là, sorti qu’une bouteille sous l’étiquette «Du tonnerre de Zeus», grâce à des raisins achetés à l’autre extrémité de Lavaux, à Lutry. Pourtant, Pierre Monachon pense qu’«il faut prendre du recul», avant de paniquer devant un incertain changement climatique. «Avant d’abandonner le chasselas, il y a une marge de manœuvre en cave, comme en 2003, l’année de la canicule, où le raisin était très mûr, mais avec peu d’acide malique. On m’a traité de fou, mais j’ai attendu fin septembre pour vendanger, alors que mes voisins s’étaient précipités en août. Et ce vin blanc reste magnifique!»
Un «focus» sur Lavaux

Et puis, assure le vigneron-syndic, à la tête d’un village de 360 habitants et quinze vignerons-encaveurs, ce dont souffre le plus le vin vaudois, c’est d’un déficit d’image. Sous cet angle de carte postale, l’inscription de Lavaux au patrimoine mondial paraît une bénédiction. «Cela va amener une notoriété qu’on a perdue auprès des Suisses. Les anciens Alémaniques savent tous où est Saint-Saphorin. Mais les jeunes connaissent les Maldives et pas Lavaux. Même les Lausannois redécouvrent la région, pourtant aux portes de la ville. Et les Japonais arrivent.»
Pierre Monachon se réjouit de l’ouverture, en août de l’année prochaine (2009) de l’«espace découverte» en lieu et place des «grands moulins» de Rivaz. «En une heure, les passagers d’un autocar sauront tout sur notre région et ses vins. Ca va amener des touristes et il ne faut pas les rater : pour la notoriété, il faut qu’il reparte tous avec une bouteille sous le bras.» Et le syndic de Rivaz se réjouit aussi d’accueillir sur le haut du village la collection ampélographique des chasselas du monde, un projet de Louis-Philippe Bovard, primé cette année par une compagnie d’assurance vaudoise.
Terravin, un label trop peu connu

Pour le label Terravin, dont Pierre Monachon préside le conseil, c’est la même chanson : «Il faut le faire connaître ! Les producteurs ne soumettent à la dégustation que leurs meilleurs vins et il y a tout de même 50% d’échecs. Le consommateur devrait donc exiger les vins qui ont le label.» Depuis 2007, Terravin met en avant les meilleurs vins, «les coqs», comme disent les Vaudois, et cette dégustation devrait avoir lieu en Suisse alémanique, l’an prochain.
Notoriété encore, avec Arte Vitis, qui ne rassemble pas que des vignerons de Lavaux, mais treize Vaudois de toutes les régions. «Nous n’avons pas encore de retour sur les ventes. Mais nous devons persister, montrer la diversification de nos vins et continuer à organiser des dégustations à thème.» Entre eux, les membres d’Arte Vitis parlent même de «biodynamie» : «Je ne me suis pas mis ça dans la tête. C’est une philosophie du tout ou rien». Et le quinquagénaire, plus roseau qui plie que chêne qui casse, ne se voit pas remonter les pentes des terrasses (les «charmuz», en vaudois) avec un atomiseur sur le dos… Il passe, avec son employé, déjà six semaines par an à retaper patiemment les murs de pierre. Ainsi, dit-on, s’est bâtie la «grande muraille» de Lavaux : à la sueur du front exposé aux «trois soleils» (l’astre qui rayonne, le lac qui miroite et les pierres qui réverbèrent).
Pierre Monachon,
Cave de Derrey Jeu, 1071 Rivaz (VD)
Version longue d’un portrait paru dans VINUM, édition française, en octobre 2008.