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Posté le 30 octobre 2008 dans Vins du Nouveau Monde

Californie — La ruée vers l’or des Vaudois

Californie — La ruée vers l’or des Vaudois

Des Vaudois se ruent
vers l'or du vin californien

Cent cinquante ans exactement après la ruée vers l'or, qui attira nombre d'Européens, les Américains redécouvrent le vin et ses sains bienfaits. Rencontres de Vaudois de souche et d'emprunt.
Reportage à Napa Valley: Pierre Thomas
Journées chaudes, nuits froides. Ce simple slogan explique pourquoi la vigne de Californien'a aucun problème à porter de bons raisins… Mais rien ne pousserait si les vignes ne prospéraient pas sous perfusion: les ceps sont indissociables d'un tuyau de caoutchouc noir qui leur délivre au goutte-à-goutte l'eau nécessaire, au gros de l'été.
Napa, tête de cuvée
Début mai, on a peine à croire à la nécessité d'un tel traitement intensif. On se dirait quelque part au pied du Jura, régime pluie et brouillard, quand le Vaudois Jean-François Pellet, 31 ans, vient nous chercher chez Beringer, à Santa Helena, centre géographique de Napa Valley. Ces caprices de la météo sont la faute d'El Nino…
Qui n'a pas entendu parler de Napa? Depuis que ses meilleurs vins, tel le mythique Cask 23 de Stag's Leap (100 dollars la bouteille), ont remporté, au nez et à la barbe des crus bordelais, une dégustation à Paris en 1976, la région, une vallée de 50 km sur 8 km au nord de San Francisco, est connue du monde entier. Malgré ses 15 000 hectares, soit la surface viticole de la Suisse, seuls 5% des vins californiens viennent de Napa. C'est la tête de cuvée.
L'effet Bill Gates
Dans le camion qui nous emmène sur les hauts volcaniques de Napa, le jeune oenologue de Mont-sur-Rolle, fils du régisseur de Chatagnéréaz, s'enthousiasme: «Tout va très vite, ici. On peut saisir des opportunités. On voit le monde en plus grande dimension. On n'hésite pas à essayer. Même la vigne bénéficie de l'effet Bill Gates…»
Exemple, Beringer. Cette ancienne maison avait été reprise par Nestlé, qui l'a reconstruite en vingt-cinq ans, avant de la vendre il y a un an à un pool d'Américains. Beringer est devenu une public company, une société placée en bourse. Surfant sur une augmentation sans précédent de la consommation de vin aux Etats-Unis, la wine industry – souvent en mains familiales par atavisme européen – débarque sur les marchés boursiers. Ceux qui ont acheté des actions Beringer à 32 dollars ne le regrettent pas: elles ont déjà bondi de 20 dollars en six mois.
Un Vaudois chez un pionnier
Chez Heitz, Jean-François Pellet a bénéficié d'un accueil familial: il s'est marié entre chais et cave construite par un immigré tessinois, un Rossi, il y a juste un siècle. Après les affres du phylloxéra et de la prohibition, deux fléaux qui ont réduit à néant la viticulture californienne au début de ce siècle, Joe Heitz a été un pionnier de la reconstitution de Napa Valley, en 1961, quand le nombre des domaines en exploitation était tombé à 25. Aujourd'hui, ils sont dix fois plus.
Sous l'impulsion de ses enfants, Heitz est en pleine expansion. Non sans problème: pour cause de la maladie de l'enroulement, le plus fameux des crus vinifiés ici, Martha's Vineyard, ne sera pas produit de 1993 à 1995, le temps de replanter les vignes. «Le 1996 sortira en 2001», explique Jean-François Pellet sur fond de quelques-unes des 3000 barriques de chêne du Limousin, où le cabernet-sauvignon récolté à maturité optimale finit de s'arrondir. Car voilà ce qui caractérise les vins américains: des tanins d'un remarquable soyeux. Tant la maturité de la vendange — «ici, on vendange sur deux mois et on ne se préoccupe que du degré d'alcool: quand c'est mûr, on récolte» — que la durée d'élevage sous bois — de dix-huit à trente-six mois — bâtit des vins moelleux dès leur arrivée dans le commerce.
Le jeune oenologue vaudois[ne regrette pas un instant d'avoir fait sa vie sous ces latitudes: marié à une Américaine, il est père depuis quelques semaines et vient de s'installer dans une maison toute neuve…
Le phylloxéra? Une chance!
L'autre Vaudois de cette nouvelle ruée vers l'or s'appelle René Schlatter. Né à La Tour-de-Peilz il y a trente ans, mais dans le cursus académique américain depuis l'âge de 19 ans, il dirige, avec un Suisse établi de longue date sur la côte Pacifique, Peter Huwyler, le domaine de Merryvale. Au 1000, Main Street (route principale), Santa Helena, l'affaire est en plein développement. Fondée en 1983, la winery a intéressé Jack W. Schlatter dès 1991. Le père de René est devenu majoritaire trois ans plus tard et a racheté la maison en 1996.
Merryvale produit quelque 50 000 caisses de vin, dans trois gammes de prix, et son vignoble va passer de 120 à 150 hectares. La dernière parcelle sera greffée ces prochains jours: il a fallu l'arracher, pour cause de phylloxéra. Le puceron scélérat, qui s'attaque aux racines et asphyxie la vigne, est réapparu ici, à Santa Helena, il y a dix ans. Depuis, un tiers des ceps de Napa a déjà été remplacé, un autre tiers est en passe de l'être et le dernier tiers ne paraît pas touché. Mais à quelque chose malheur est bon: comme la vigne reprend vigueur à une vitesse stupéfiante, on en a profité pour tisser une toile d'araignée de canaux d'irrigation souterrains, pour densifier la plantation afin de mieux contrôler la qualité du raisin et pour adapter l'encépagement, où le merlot et la syrah arrivent en force.
L'avenir de Merryvale appartient à ce grand jeune homme, fils unique, fiancé à une toute jeune Vaudoise — elle n'a pas 21 ans et donc pas le droit de tremper les lèvres dans un verre de vin, selon la loi — la fille de Marco Grognuz, le vigneron-chapeau noir de Villeneuve. René Schlatter est serein: «La demande dépasse l'offre en vins californiens, depuis que les bordeaux se sont mis hors classe sur les marchés américains et asiatiques. Nos vins vont occuper le segment de prix qui était, naguère celui des vins français.» En dix ans, la Californie a multiplié ses exportations par cinq, et leur chiffre d'affaires par douze.
Bon pour la santé
L'intérêt des Américains pour le vin, qui s'exprime par une augmentation des ventes de rouge de plus de 150% depuis 1991, trouve son origine dans le French Paradox. En un français pimenté d'américain, appris un an à l'Ecole nouvelle de Chailly, à Lausanne, Kate Jones, la directrice des relations publiques de l'Association des vignerons de Napa Valley (144 membres) confirme: «Pour la première fois, on dit aux Américains, ces fils de puritains, que le plaisir est bon pour le coeur. Boire du vin et manger sainement, à la méditerranéenne, marquent un signe de civilisation. Mieux, la caution ne vient ni de la tradition ni de l'histoire, mais de la science.» Et de saliver: «Environ 15% des Américains boivent 80% du vin. On est à peine au début de la révolution!»
La ruée vers l'or a généré vingt ans de fols espoirs souvent déçus. Pour beaucoup, la Californie représente le pays de tous les possibles. Formée à la sensibilité européenne, Kate Jones constate: «Pour moi, elle est comme une adolescente éternelle.» Reste à savoir si ce nouveau culte voué à Bacchus y sera durable. Même les vignerons suisses, qui ont fait de l'Amérique un de leurs quatre marchés prioritaires à l'exportation, l'espèrent.

Les Mondavi à la Fête des Vignerons 1999
«Suisse Romand? Vous ne parlez donc pas le schwyzertütsch!» L'oeil bleu perçant, l'accent indéfinissable en français — et pour cause, issue du melting pot helvétique, cette Appenzelloise a été élevée au Tessin — Margrit Mondavi, née Biever, n'a rien perdu de son pep. Alors que le soleil tombe sur Napa Valley et la route 29, dans la fameuse winery dont la construction à clocher imite celle d'une mission espagnole — par qui la vigne est arrivée en Californie, avec le père franciscain Junipero Serra dès 1769 — la Suissesse se réjouit de faire le voyage, comme en 1977, à la Fête des Vignerons (de 1999). Elle fêtera les 50 ans de son émigration aux Etats-Unis, et son union avec le plus connu des winemakers californiens, Robert Mondavi. Margrit espère bien entraîner à Vevey son Bob senior de mari, mais ne promet rien: bon pied, bon oeil, il aura 85 ans le 18 juin prochain (réd: Il est décédé le 16 mai 2008, et son groupe avait été vendu, auparavant, au géant Constellation)(P.Ts)

Reportage paru dans 24 Heures le 19 mai 1998.