Pages Menu
RssFacebook
Categories Menu

Posté le 27 mars 2010 dans Vins italiens

Brunello: millésime 2005 controversé

Brunello: millésime 2005 controversé

Toscane

Les étoiles des millésimes
en question

Que valent les étoiles qu’attribuent les Consorzio en Toscane? Le Vino Nobile di Montepulciano et le Brunello di Montalcino ont donné quatre étoiles au 2009. Au moment où le Brunello 2005, quatre étoiles aussi, arrive sur le marché. Est-ce le terroir, le millésime ou le savoir-faire qui fait les grands vins ? De retour de Toscane, Pierre Thomas.
La réponse à la question est simple : un bon vigneron, dans un grand terroir, servi par un bon millésime fera un grand vin. Rarement, pourtant, ces trois conditions sont réunies. Surtout à Montalcino, une commune dont le vignoble est aussi vaste que celui du canton de Vaud (3’500 ha). Certes, le Brunello ne provient «que» de 2’100 ha, uniquement plantés de Sangiovese, appelé ici précisément Brunello. Mais, au milieu des années 1980, on pensait qu’avec un plafond de 1’000 ha, la qualité du Brunello serait assurée…
Un choix de viticulture
Aujourd’hui, toute la région nord de la commune est dans le collimateur. Dans un univers de collines, de combes, plus ou moins orientées, plus ou moins densifiées, la réalité est plus complexe que de décréter toute une zone «non grata».
Le choix de l’exposition, des clones et des porte-greffes joue son rôle. Zougois d’adoption, Francesco Illy, depuis 2000, mène une expérience étonnante sur ses 13 ha dans le val d’Orcia. Il vient de planter à très haute densité (un cep par 40 cm sur 40 cm) une vigne qu’il nomme «bonzaï». Sur son seul hectare classé, au Podere Le Ripi, il produit un Brunello nommé «Lupi & Sirene», qu’il vend 55 euros (85 francs suisses) départ cave…
L’aîné des trois frères Illy, de la fameuse dynastie des cafés établis à Trieste, a convaincu sa famille d’acquérir, en septembre 2008, Mastrojanni. Ce domaine voisin de 25 ha, dont 15 en Brunello, avait été fondé en 1975 par un avocat romain. Progressivement, la production devrait passer de 80’000 à 100’000 bouteilles.
Le groupe Illy a confirmé à sa tête Andrea Machetti, en place depuis 1992. Celui-ci explique toute la difficulté de laisser mûrir le Sangiovese, cépage rouge délicat entre tous : en 2005, où la maturité phénolique a été difficile à atteindre, il fallait savoir attendre et ramasser le raisin en une fois, avant que la pourriture attaque les baies…

gaja_montal2.jpg

Une question de bois
Malgré l’abaissement du vieillissement du Brunello à deux ans dans un récipient en bois, Mastrojanni s’en tient à trois ans dans de grands fûts. La législation locale — le disciplinaire — ne précise pas dans quel contenant le Brunello doit séjourner : grands fûts («botti») de chêne de Slavonie, patinés par le temps, ou barriques de chêne français battantes neuves ? Il y a un monde entre ces deux extrêmes et le «disciplinaire» ne tranche pas. Résultat : les vins, surtout en 2005, où le raisin n’avait pas atteint son optimum qualitatif, peuvent être astringents et verts, marqués doublement par les tanins du raisin et du bois. Un long vieillissement en cave chez le restaurateur et le particulier n’y changera rien.
Preuve que 2005 n’est pas une grande année — et ne vaut pas ses quatre étoiles ! —, la plupart des domaines n’ont pas produit de Riserva, à l’instar de Mastrojanni. Le cas le plus flagrant se rencontre chez Angelo Gaja. Le rénovateur du Piémont a pris pied à Montalcino dès 1994, au Pieve Santa Restituta, où il vient d’inaugurer une nouvelle cave  (photo ci-dessous, ©pthomas): des locaux arrondis, mais des cuves en acier rectangulaires pour gagner de la place ! Il en faudra, puisque le domaine de 16 ha, au sud de Montalcino, reçoit depuis 2006 la récolte de 9 autres hectares.
Pas de Riserva en 2005
Comme il le fait dans la Maremma (domaine de Ca’marcanda), Gaja pourra décliner ses vins en Brunello de base et en réserve, «Rennina» et «Sugarille», et la production passera de 45’000 à 75’000 bouteilles dès 2012. Le 2005, qui sort actuellement — le disciplinaire, même s’il a raccourci le temps de vieillissement en fût impose cinq ans entre la vendange et la mise en marché — sera exclusivement du Brunello de base. Ce vin «déclassé» reprend la nouvelle étiquette en forme de croix, non pas sur fond noir, mais sur fond fauve. Les deux réserves ont été jugées insuffisantes en qualité, après un excellent 2004 et un prometteur 2006 (qui sortira en 2012). Il n’y avait donc pas de place pour des «Riserva» quelconques entre deux millésimes cotés cinq étoiles ! Et depuis, Gaja, qui utilisait volontiers la barrique neuve pour une partie de ses vins, a décidé de passer à des fûts plus grands, de 500 litres, plus adaptés au Sangiovese (photo ci-dessus, ©pthomas).

gaja_montal1.jpg

Le Sangiovese, une fois pour toutes
Le grand domaine d’Il Poggione (115 ha — 100’000 bouteilles de Brunello de base et Riserva ensemble), au sud de Montalcino, campe sur la tradition. «Le Brunello a bâti sa réputation sur le Sangiovese pur («en purezza»). Il n’y a pas de raison de concurrencer le style international», tonne le propriétaire Leopoldo Franceschini, en dégustant un 1967, classé quatre étoiles à l’époque. Et ce fils de fondateur, et de premier président, du Consorzio fait allusion au scandale qui a terni l’image du Brunello, allongé de Merlot, de Cabernet Sauvignon et de Syrah dans le dernier petit millésime recensé, 2002 (deux étoiles) et les suivants, jusqu’à ce que la justice s’en mêle et déclasse ces bâtards. Un Brunello indigne de ce «vin de méditation» à déguster non pas à table, mais au coin du feu. Tout en songeant aux deux cents facettes que lui donnent autant d’embouteilleurs, du Sud au Nord, et de l’Est à l’Ouest de la vaste commune de Montalcino.

Eclairage
Les Suisses, bons acheteurs en Toscane

Mi-février, chaque année, les trois appellations traditionnelles les plus prestigieuses du cœur de la Toscane organisent, pour les journalistes et les acheteurs, des dégustations des millésimes mis sur le marché et des primeurs. L’occasion de mesurer le succès des vins italiens à l’exportation : la Suisse, marché mûr, représente toujours un débouché intéressant. En Chianti Classico (40 millions de bouteilles en 2009), la Suisse, avec 7%, occupe le quatrième rang des consommateurs, derrière les Etats-Unis (27%), l’Italie (25%) et l’Allemagne (12%), ex æquo avec l’Angleterre et le Canada. Pour le Vino Nobile di Montelpulciano, sur le seul marché d’exportation (68% des 8 millions de bouteilles de Vino Nobile), la Suisse, avec une part de 26%, n’est devancée que par l’Allemagne, 28%, mais devant les Etats-Unis, 18%. De grands opérateurs d’origine suisse, comme Bindella, Triacca et Canneto, mettent en marché du Vino Nobile. Enfin, à Montalcino, où 7 millions de bouteilles de Brunello ont été commercialisées en 2009, 25% sont parties aux Etats-Unis et 7% en Suisse, juste derrière l’Allemagne et devant le Canada (60% d’exportation).

Paru dans le Journal Vinicole Suisse de mars 2010.