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Posté le 23 mars 2011 dans Tendance

Quand Pierre Thomas joue la montre

Quand Pierre Thomas joue la montre

Pierre Thomas, la montre

Comment se faire un double prénom

Qui n’a pas rêvé d’avoir son patronyme à son poignet, ailleurs que sur une gourmette? Ce que le «private label» et/ou la célébrité dans la mode ou les arts permet peut aussi arriver par hasard. Ou quand un vrai Pierre Thomas rencontre un Pierre et un Thomas labellisés.

Par… Pierre Thomas

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Tapez Pierre Thomas sur Google. Le  moteur de recherche vous aiguille en 0,12 secondes sur «Thomasvino-Pierre Thomas-Vins et gastronomie» en tête de près de 9 millions d’occurrences (!). Suit un footballeur, doublement étatsunien, puisque joueur de «foot américain», au club des Saints (évidemment, avec un nom pareil !) de New Orleans. Puis un ermite de Port-Royal, né à Rouen, sieur du Fossé, né en 1634 et mort en 1698. Et encore un patriarche latin de Constantinople, participant à la croisade d’Alexandrie (1364 – 1366) ou un prêtre-martyr, décapité sous la Terreur à Laval en 1794, tous trois pensionnaires ad aeternam de Wikipedia. Ensuite, «Swiss Time – Pierre Thomas – Pierre Thomas SA». Passés le sportif et les personnages historiques ad patres, entre un coup de fourchette et un garde-temps, quelle parenté ? Le net n’est pas un arbre généalogique… Le vrai Pierre Thomas — pétri à la fois de sa conviction de parler au bon dieu plutôt qu’à ses (deux) saints et de toujours toucher pour y croire — est donc allé au-delà de l’écran, rencontrer ce qui se cache derrière une raison sociale.
La discrétion faite prénom
Ce matin d’hiver, ils sont deux à me recevoir à La Chaux-de-Fonds. «On aurait pu se nommer Thomas Pierre, mais ça sonnait moins bien à l’oreille», dit poliment Pierre Galli. Ce cadranier quinquagénaire fait la paire avec Thomas Hengeler, quatra actif dans la fine horlogerie. Pierre, Tessinois de lointaine origine, raconte sa vie de passionné avec un solide accent chaux-de-fonnier, et Thomas précise les détails, avec une pointe «made in Geneva». Ils ont dix ans de différence, mais se sont retrouvés sur un beau projet : avoir leur propre marque d’horlogerie. En toute discrétion : «C’est aussi pour cela que nous avons choisi nos prénoms comme emblème».
Rendre à Pierre ce qui est à Pierre
et à Thomas ce qui est à Thomas

L’idée, ils la partagent entièrement. Qu’est-ce qui revient à Pierre, qu’est-ce qui est à Thomas ? «Du 50 – 50», répondent-ils d’une seule voix. Mais tout de même, s’il n’y avait pas eu ces mouvements au fond d’un carton poussiéreux, chacun lové dans une alvéole, rien n’aurait démarré. Un retraité a donné ce précieux rebut d’ébauches à Pierre… Elles datent d’avant la Fabrique d’Horlogerie de Fontainemelon (FHF), fondée dans les années 1870. Comment en être sûr ? Thomas montre ce sigle gravé dans le laiton, une pomme transpercée par une flèche pointue empennée de plumes. Et Pierre Thomas, le vrai, n’en croit pas son oeilleton: son grand’père lui avait dit que les armoiries de la famille sont une flèche traversant un cœur. Mais, au pays de Guillaume Tell, difficile de confondre un cœur et une pomme — un artichaut à la rigueur.
Mouvements venus de la nuit des temps
Hérités du passé, ces 140 à 150 mouvements grossièrement assemblés, une fois démontés, anglés et polis, puis «terminés», n’en feront qu’une centaine. «Toutes les pièces ont été numérotées à l’origine pour être appariés, mais n’allez pas croire que les chiffres s’imbriquent. Ce serait trop simple ! Certaines roues ont un dixième de diamètre de différence et des ponts, deux dixièmes d’écart en hauteur», précise Thomas, ingénieur en microtechnique de formation. «On s’est dit, en voyant la grosseur des mouvements, qu’on ne pourrait faire que des oignons». Car les mouvements sont des «19 lignes», une ancienne mesure horlogère représentant très exactement 42,85 mm de diamètre. Manquait aussi la «partie oscillatoire». De cette absence est née la seconde à 6 heures, puis à 9 heures (en fonction de la place laissée dans le mouvement). Puis le tourbillon, placé à huit heures. Celui-ci, en filigrane, a été créé de toutes pièces — on y revient plus bas.
Au total, une cinquantaine de pièces nouvelles ont été ajoutées à chaque mouvement, dont il subsiste le mécanisme de remontage et le rouage des heures. «On a rénové et complété le produit de base», commentent les deux artisans. «Tout est fait en Suisse, à 100%», assure Thomas. «Nos pièces sont numérotées et authentiquement manufacturées. On est artisanal à 200%», renchérit-il.
Un duo de passionnés
Mais quel a été le ressort — mot judicieusement choisi… — du duo ? «Nous sommes deux indépendants et nous n’avons pas besoin de ça pour vivre.» La société, avec un atelier et des machines à La Chaux-de-Fonds, rue du Quartz, dans la zone industrielle du Crêt-du-Locle, et un pied-à-terre à Genève, où un maître horloger, «doigts de fée», assemble et termine les pièces, une à une, a été créée en mars 2010, juste avant Baselworld. Après un beau parcours chez les grands noms genevois (sur le ton de la plaisanterie : «N’en citez aucun : je ne vais pas leur faire de la publicité !»), Thomas Hengeler anime son propre bureau de conception et de réalisations horlogères, à Genève. Depuis 15 ans, Pierre Galli est un discret cadranier, spécialisé dans la nacre, aux clients prestigieux. Il emploie huit personnes à La Chaux-de-Fonds. «On est né avec les cadrans et on a l’amour de la belle pièce». D’où ces montres «maison» ornées de nacre noire, découpées dans des coquillages pêchés du côté du Vietnam, ou dans des météorites, ramenées des Etats-Unis.
Un tourbillon «maouse»
Les «oldtimers» remis au goût du jour jouent sur la mode du grand gabarit. Chaque pièce pèse son pesant… d’or : 125 grammes, avec le fermoir et le bracelet, dont 90 grammes pour la seule boîte. «On a fait un gros effort d’esthétisme pour affiner l’ensemble. J’aime la montre sobre, le bijou qui donne l’heure, et pas une usine à gaz au poignet», dit Thomas. La pièce joue même subtilement ses illusions : de belle épaisseur, la boîte est cambrée pour épouser le poignet, et la lunette de saphir, par effet d’inversion, donne l’impression de «faire un creux» quand on la regarde sur la tranche. Les aiguilles et les index sont d’une grande sobriété. Seul le remontoir, taillé à facettes dans la nacre, paraît un peu plus extravagant. Le tourbillon — «le plus gros du monde» — est «aérien», avec sa mécanique ajourée, et bel et bien visible à l’œil nu, sous sa lunette. Inventé par l’horloger-physicien neuchâtelois Abraham Louis Bréguet (1727-1843) pour compenser les effets de l’attraction terrestre, le dispositif entremêle, comme on le sait, l’échappement et une cage qui tourne sur elle-même. Une forme de nec plus ultra.
De moins de 30’000 à plus de 110’000 francs
La mécanique respecte les conditions des mouvements récupérés : elle est à remontage manuel, avec une réserve de marche de deux jours et demi. Quelques tourbillons ont été montés. A 115’000 francs la pièce, «il reste concurrentiel, quand on sait qu’il nous a fallu cinq ans d’études pour le mettre au point». Les montres avec seconde à 6 ou 9 heures, sont à 29’000 francs, avec des finitions au gré du client : «On peut tout faire sur le cadran et même de la peinture à la main», relève fièrement Pierre. Au Watchdays de Genève, en 2010, le grand modèle a déjà conquis le public, se classant troisième de la catégorie «nouvel horloger», derrière des concurrents, paradoxalement, déjà connus. Délicate, cette belle pièce, qui épouse le poignet, même gracile ? «Aussi solide et fiable qu’un vieux moteur de tracteur», assure Thomas. Les deux artisans songent déjà à un modèle plus léger, noir mat en carbone revêtu de PVD. Voire à des calibres plus petites — «On vient nous voir avec d’anciens mouvements miraculeusement retrouvés».
Un parrain naturel mis hors jeu!
A tout hasard, Pierre (et) Thomas ont écrit à leur homonyme, le footballeur américain, qui s’est dit ravi d’une mise en scène. L’affaire ne s’est pas réalisée : «Nous ne sommes pas implantés aux Etats-Unis». Et puis, l’athlète s’est blessé dans les premiers jours de 2011 : saison terminée, selon le «buzz» d’Internet. Les deux artisans rêvent un jour que Pierre Thomas leur permettra de vivre de leur passion chronophage. Et c’est autrement plus «fun» que ces montures de lunettes, commandées et payées via Internet, pas le soussigné, chez un supposé designer californien. Elles s’avérèrent de la camelote chinoise sans référence, même discrète, à ce très passe-partout Pierre Thomas dont elles se réclamaient, les vilaines usurpatrices.

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Les protagonistes de cette jolie histoire: de g. à dr., Thomas Hengeler, Pierre Thomas, et Pierre Galli.

V.o. d’un article publié par le magazine
watch around, No 011, printemps-été 2011.