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Posté le 22 janvier 2018 dans Vins français

Bordeaux : 14 ou 15 sur la rive gauche?

Bordeaux : 14 ou 15 sur la rive gauche?

Quand, quels et comment faut-il apprécier les grands crus de bordeaux ? Le journaliste français Bernard Burtschy permet à un petit groupe de confrères du monde entier de déguster les vins après mise en bouteilles, directement dans la région de production. Ce mois de janvier 2018, la dégustation a porté sur les 2014 et les 2015.

Pierre Thomas, texte et photos

Premier constat : le 2014, sous-coté, après la dégustation en primeurs des 2015, puis des 2016, ravira les amateurs de bordeaux classique, qui aiment la fermeté et la fraîcheur des vins, voire une forme d’austérité qui devrait se fondre avec le temps. Les châteaux ont pu adapter la «formule» suivant les

Le nouveau chai de Beychevelle et ses 800 barriques.

cépages, comme au Château Beychevelle, qui a choisi de diminuer la proportion de cabernet sauvignon en 2014, au profit des merlots, pour rechercher l’équilibre sans dureté sur 2014, et, à l’inverse, un peu plus de fermeté sur 2015.

Car 2015 est plus solaire, plus pulpeux, avec des angles moins marqués. Avec 2016, encensé par la critique en primeurs, il devrait reproduire le binôme 2009 – 2010. Il est intéressant de constater que, dans les meilleurs châteaux, on sert volontiers à table le 2009, beau millésime, avec une certaine puissance, mais déjà abordable et relativement rond.

Mes favoris en 2014 et 2015

Qu’ai-je apprécié, à l’aveugle, dans les millésimes 2014 et 2015 ? Voici, rive gauche, région par région, les GC du classement de 1855 que j’ai le mieux notés :

Haut-Médoc, Cantemerle, pour 2014, et La Lagune pour 2015, avec un accessit pour Camensac, certes très boisé.

Margaux 2014, un trio, Brane-Cantenac, Malescot-St-Exupéry et Dauzac, puis D’Issan, Giscours, Rausan-Ségla, Boyd-Cantenac, Cantenac-Brown et Lascombes, en 2015, un quatuor, Rausan-Ségla, Cantenac-Brown, Kirwan, Durfort-Vivens, puis Brane-Cantenac, Boyd-Cantenac, D’Issan, Desmirails et Malescot-St-Exupéry.

Pauillac 2014, Pichon-Comtesse, Grand-Puy-Ducasse, Clerc-Milon et Haut-Bages-Libéral, en 2015, Pichon-Comtesse, Batailley, Pédesclaux.

Saint-Estèphe 2014, Montrose et Cos-Labory, et les mêmes en 2015 !

Saint-Julien 2014, Léoville-Barton, Saint-Pierre et Branaire-Ducru, que j’ai reconduits sur 2015, avec Langoa-Barton et Lagrange, particulièrement réussis dans ce millésime.

Sauternes 2014, Sigalas-Rabaud, Lafaurie-Peyraguey, Doisy-Védrines, Caillou, puis Rayne-Vigneau, Suduiraut, Doisy-Daene, Lamothe-Guignard et 2015, Rayne-Vigenau, De Myrat, Doisy-Védrines, Roemer du Hayot, puis Coutet et Doisy-Daene.

Directement au château

On remarque que les 1ers et 2èmes vins, et quelques autres, ne sont pas cités. Ils font l’honneur d’accueillir cette escouade et font déguster leurs vins en toute connaissance de cause, à découvert, au château. Au vol, donc, belle dégustation à Ducru-Beaucaillou, où le 2014 est effectivement plus classique que le 2015, millésime «qui ne ressemble à aucun autre», selon le propriétaire.

A Las Cases, vérification de plusieurs tendances. D’abord que le 2016 devrait être deux fois plus cher que le 2014. Ce dernier millésime est volontiers comparé à 2008, mais avec plus de régularité dans le Médoc qu’en 2008, jugé hétérogène. Intéressant second vin, le Petit-Lion, qui a récupéré les vieux merlots, qui ne sont presque plus dans le grand vin, avec un apport de jeunes cabernet-sauvignon. Depuis dix ans (millésime 2007), le Clos du Marquis est devenu un «grand vin» à part entière, avec une volonté d’en faire un cru qui rivalise avec les 2èmes et 3èmes, escorté d’une toute jeune Petite Marquise charmeuse en 2015 (52% cs, 48% merlot). Pour les deux grands vins, en abrégé Léoville et Clos, structure et fermeté sur le 2014 et plus de gras, de chair et de souplesse sur le 2015.

A Latour, on confirme le binôme 15 – 16 à l’instar de 9 – 10, mais avec un 15 moins concentré que le 9, ce qui ne se confirme pas vraiment dans le verre, où la tannicité et la profondeur du 15 impressionne, par rapport à un 14, austère. A Batailley, bien revenu dans la course, avec une note d’élevage toujours perceptible, Philippe Castéja, le président du Conseil des grands crus classés en 1855, rappelle un vieil adage qui fait la fortune des Bordelais : «Le prix s’oublie, la qualité reste».

A Palmer, l’aromatique des vins est originale dans les deux millésimes : le domaine est désormais cultivé en biodynamie, mais sans label demeter, qui devrait arriver pour 2017, en vigne comme en cave, avec un vin en levures indigènes et sans soufre ajouté. Château Margaux a réussi un coup fumant avec son «étiquette anniversaire» noire sur le 2015, annoncée après la campagne des primeurs : le prix de la caisse a quasiment doublé, montre un graphique de Liv-Ex. A noter qu’2015, Smith-Haut-Lafite affiche aussi une étiquette noire, pour signaler les 25ème vinification sous l’égide des nouveaux propriétaires, les Cathiard. L’étiquette de Margaux, qui marque un anniversaire d’architecture, est aussi un hommage à l’œnologue Paul Pontalier, décédé en 2016, qui signe là son dernier vin… L’autre choix qui fais jaser, c’est la très faible part de «grand vin» — officiellement 35%, mais certains parlent de 25% ! — dans un grand millésime.

Cette proportion de «grand vin» est une des clés pour comprendre à Bordeaux la qualité des crus classés, mais aussi le marché, avec un volant de correction économique intéressant dans les petits millésimes, pour maintenir la cote. Le Château Margaux 2014 ose 90% de cabernet sauvignon et le merlot passe de 8% (2015) à 3% seulement, avec 3% de cabernet franc et 2% de petit verdot.

On ne goûte que 2015 à Lafite-Rothschild, qui s’apprête à accueillir à sa tête, Jean-Guillaume Prats, transfuge des domaines viticoles de LVMH. Lafite n’a toujours pas fait déguster son vin chinois de sa nouvelle cave du Shandong (premier millésime, 2013), d’où s’est retiré le groupe étatique Citic.

Crochet par Pontet-Canet et son nouveau chais à cuves ventrues en sable du lieu (ci-contre) : les vins, en biodynamie, interpellent, avec une impression d’épices douces, de cardamome…

Dans le chais ultramoderne de Clerc-Milon, le 1er GCC «maison», Mouton-Rothschild, s’avère magnifique de fraîcheur sur 2014, tandis que la riche constitution du 2015 impressionne.

Enfin, Yquem, entre deux averses. La bouteille signale désormais la date de sortie: «Cette bouteille a quitté le chais du château en XXXX». Latour fait de même, paraît-il. Histoire de permettre de vérifier si le flacon a fait trois le tour du monde avant d’aboutir chez un… collectionneur. Rappel de la règle d’Yquem : «On renonce en moyenne à un millésime sur dix (le dernier non proposé : 2012), huit millésimes sur dix sont grands, et, deux, exceptionnels, comme dans la décennie précédent, 2001 et 2009.» Le 2015 pourrait s’inscrire dans cette lignée, avec une belle liqueur, de la concentration, des arômes de raisins botrytisés, alors que le 2014 affiche un record d’acidité qui lui donne de la fraîcheur, sur des notes agréables de calisson d’Aix.

Richesse et opulence (2015) contre fraîcheur et fermeté (2014) : valable tant en Médoc qu’à Sauternes !

©thomasvino.ch