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Posted on 17 février 2020 in Vins du Nouveau Monde

A la mémoire de Gérard Colin  — Œnologue-pionnier et «paysan chinois»

A la mémoire de Gérard Colin — Œnologue-pionnier et «paysan chinois»

Le journaliste français, établi à Hong Kong, François Boucher, vient de faire paraître un livre de souvenirs écrits par Gérard Colin. Cet œnologue de Saint-Emilion s’était installé en Chine, à l’heure ou d’autres songent à leur retraite, et a travaillé durant vingt ans dans l’Empire du Milieu. Il est décédé il y a 3 ans. Ce livre ravira à la fois ceux qui s’intéressent aux vins et ceux qui se passionnent pour l’Empire du Milieu.

Par Pierre Thomas*

Gérard Colin avait une tronche à la Bernard Blier. Je l’avais rencontré pour la première fois à Shanghai, au début des années 2000, où le Concours mondial de Bruxelles avait organisé une compétition réservée aux vins chinois. Je l’avais même découvert durant le vol, lors d’une escale à Bangkok : sa photo faisait la une de l’édition hong-kongaise d’un magazine américain. Un portrait expliquait qu’il était l’homme qui avait changé le vin en Chine, où il s’était établi en 1999. Et c’était bien cela, à Grace Vineyard, dans le Shanxi dès premier millésime, 2001.

J’ai parcouru ensuite plusieurs régions de la Route de la Soie, parsemée de vignobles, avec des voyageurs suisses. Nous n’avions pas réussi à localiser Gérard Colin, qui ne répondait pas à son téléphone portable. Et un jour, alors que nous étions près de l’oasis de Turfan (dans le Xinjiang), on parvient à le joindre. Il me dit d’emblée : «Nous n’avons aucune chance de nous croiser, cette fois. Je suis dans un endroit perdu près de Turfan.» Le soir-même, l’œnologue nous fait découvrir ses vins dans l’hôtel où nous avons prévu de faire étape… Et puis, je suis allé le retrouver après qu’il eut conçu le vignoble en terrasses de Lafite-Rothschild dans le Shandong (photo ci-dessous, P. Thomas).

Près de Mulangou, village où il avait habité et partagé le quotidien de ses voisin(e)s, j’ai passé une petite semaine au domaine de Taila. C’est de cette dernière adresse qu’il signe et date le manuscrit de ses souvenirs chinois (fin septembre 2016). Depuis, je l’ai revu dans le film du sociologue Boris Petric, «Château Pékin», qui, en fait, lui est consacré, notamment dans cette scène d’anthologie où, en habit traditionnel, il se prête à la cérémonie du thé… Pour Gérard Colin, le développement de la consommation du vin en Chine se confrontait à l’accession des Chinois à tous les types de boissons. Lui-même homme passionnant, il avait fait sa devise de «rien de ce qui est humain ne m’est étranger» de Térence, l’esclave affranchi par Scipion. Et le livre est intéressant dans son approche de l’univers chinois. Il cite plusieurs fois le sinologue suisse Jean-François Billeter («Leçons sur Tchouang Cheu»). Et jalonne son texte profondément humaniste de pensées chinoises, comme «D’un malheur naît parfois un bienfait», pensée taoïste. Ou de son propre constat sur ce «pays du pragmatisme» : «Pour les Chinois, il n’y a pas un vrai ni un faux absolu, mais tout ce qui est entre les deux. (…) Cet entre-deux où le réel et l’irréel se confondent est une force de la pensée chinoise et de la vision du monde.»

La place du vin à côté du «baijiu»

Epicurien (à gauche, mémorable soirée à Talia…), l’œnologue a pu en apprécier toutes les nuances, là «où, plus que partout ailleurs, l’alcool est social.» «Un repas traditionnel chinois, avec sa diversité de mets, s’accorde souvent mieux avec du «baijiu» (alcool à base sorgo) de qualité que le vin rouge dont les tanins rendent difficile la dégustation de ce florilège de saveurs douces, amères, épicées qui entrent en bouche de façon quasi simultanée, puisque tous les plats sont servis ensemble. J’ajoute que le «baijiu», qui titre jusqu’à 50% et plus, est, du point de vue recherché dans les banquets — une certaine ivresse il faut l’avouer — d’un rapport «alcool-prix» qu’aucun vin ne pourra jamais battre !» Il n’empêche, «la vigne est une plante pérenne qui croit sur des sols pauvres. Son implantation permet de coloniser des régions arides et d’apporter ainsi une source de revenus aux paysans les plus défavorisés, particulièrement dans des provinces à faibles ressources comme le Ningxia, le Xinjiang, le Gansu et les contreforts du Tibet.» Un peu à l’image des colons français en Algérie, dit l’auteur, né à Madagascar de parents lorrains expatriés. Sont-ce pour autant les endroits les plus indiqués pour la culture de la vigne qui, souvent, doit être enterrée après les vendanges, pour survivre au gel d’hiver ? Pour de «grands vins comme on en connaît en Europe, je pense au Hebei, autour de Pékin, au Shanxi, même si on y enterre les vignes, et au Shandong.»

Dans la peau d’un paysan chinois

Un jour, il fait déguster un vin… bouchonné à un «expert» : «Il me répondit qu’au moins, là, il avait humé quelque chose qui ne sentait pas la vinasse. De ce jour, je compris que les Chinois n’aiment pas vraiment le goût du vin.» Au contact des paysans — il se considère lui-même homme de la terre, et son livre est titré «Lao Gao, paysan chinois», soit «Gao le vénérable» —, il doit expliquer que le vin n’est pas seulement le sous-produit du raisin «payé au poids» : «Ils n’avaient jamais goûté de vin ni ne savaient comment on le produisait.» Il instaure son propre système qualitatif : «Cette gestion parcellaire, une première en Chine, nous permit de qualifier les bons paysans, les bons cépages, les bons terroirs.» C’était à Grace Vinyard, non loin de la fascinante ville de Pingyao, où Gérard Colin retrouvait «l’ambiance de Saint-Emilion, également inscrite au Patrimoine mondial de l’Unesco.»

En 2006, il met le cap sur Penglai (péninsule du Shandong), pour jeter les bases du projet de Lafite-Rothschild, avec la banque chinoise CITIC, sur 12 hectares, puis 50 ha. L’opinion des investisseurs «ne prenait pas en compte les conditions climatiques de la région, qui représentaient une inconnue pour une viticulture de haut niveau. La pluviométrie du Shandong est la même que dans le Bordelais mais inversée, avec des pluies d’avril à fin août.» (réd. : quand la vigne doit pousser et le raisin mûrir… au soleil). «Le paysage original était superbe. Nous l’avons domestiqué en extrayant 40’000 tonnes de pierres de son sol, en le modelant de 200 terrasses exposées plein sud et en y faisant courir 9 kilomètres de murets». Après sept ans, Gérard Colin quitte le projet à fin 2012, à 70 ans. Les premiers vins n’ont été présentés qu’à fin 2019 à des dégustateurs chinois et internationaux. Je ne l’ai pas (encore) dégusté. Mais un jeune journaliste chinois m’a assuré qu’il est fort différent d’un cru bordelais…

Après deux ans près de Turfan, Gérard Colin retourne au Shandong, près de Weihai, sur le vaste projet de Taila. Là où un jeune investisseur immobilier, Chen Chun-Meng, Chinois naturalisé singapourien, veut implanter des châteaux à la Disneyland entourés de vignes pour que les propriétaires puissent faire leur propre vin, «un conte de fées bon enfant et sympathique» (photo P. Thomas, ci-dessus). 

Que devient ce projet incroyable, que j’avais visité ? Le livre s’achève sans donner la réponse actuelle, puisque Gérard Colin nous a quittés le 8 février 2017, peu après être revenu déguster des vins dans la Loire, et la veille de découvrir le vignoble suisse de Lavaux… Avec une dernière vision de la Chine — comme il en jalonne tout le livre — : «Je pense de plus en plus qu’il est des peuples comme des vins : il faut intervenir le moins possible et les laisser évoluer par eux-mêmes.»

VO de la contribution au blog Les 5 du vin du 20 février 2020.

  • Le livre «Lao Gao, paysan chinois» est édité par Blue Lettuce Publishing®, disponible sur Amazon, qui l’a aussi imprimé. No ISBN 9781698393230. Disponible sur le site amazon.fr (11,98 euros).

*Ces 6 dernières années (2013-2019), je suis allé sept fois en Chine. J’ai été membre du jury des trois premières éditions de «Belt & Road Wine & Spirit Competition» et j’ai publié plusieurs reportages, repris sur ce site:

— le dernier paru : https://thomasvino.ch/?p=16105

— à Taila et dans le Shandong https://thomasvino.ch/?p=13256

— sur la Route de la Soie https://thomasvino.ch/?p=11611.

©thomasvino.ch